La mouche, amie des fleurs

Cher ami naturaliste,

Je suis certain que le titre de la présente lettre te surprend. Tu dois te demander comment je puis faire une telle affirmation. Eh bien oui, j’observe depuis des années des mouches, les Eristales, qu’on trouve par millions, que dis-je, par milliards sur les fleurs partout au Québec pendant la belle saison.

Pourquoi ces mouches sont-elles peu connues des naturalistes? C’est parce que très peu de personnes s’intéressent à l’étude de nos mouches (au moins 2000 espèces ou davantage au Québec). Pourtant, plusieurs espèces de mouches ont des rôles passablement importants pour ne pas dire déterminants pour la survie d’autres créatures dans la nature.

Par exemple, il est connu dans le cercle restreint des diptérologues (spécialistes des mouches) que les Eristales comptent parmi les meilleurs insectes pollinisateurs après les abeilles de nos ruches. D’ailleurs ces Eristales ressemblent à ces abeilles, même coloration générale, forme assez proche de celle des ouvrière et beaucoup, beaucoup de poils partout sur leur corps pour accumuler et retenir les grains de pollen. Même leurs yeux sont recouverts de poils vus à la loupe binoculaire.

Les Eristales me fascinent au plus haut point. D’abord, ils recherchent les sommets de fleurs qui sentent souvent mauvais, comme nos marguerites. Mettez votre nez sur la fleur de marguerite pas encore vieillie. N’y a-t-il pas un relent de pourriture? C’est précisément ce que recherchent les Eristales. De plus, ces mouches ont un vol admirable que leur envieraient certains constructeurs de nos avions. Il s’agit d’un vol rapide, imprévisible, ce qui comprend une grande facilité à planer au-dessus des fleurs, à voler rapidement sur place. Ils volent presque aussi bien, ma foi, qu’une libellule. Si vous êtes chanceux vous verrez peut-être un mâle poursuivre une femelle pour tenter l’accouplement.

Voir une Eristale à la loupe binoculaire, c’est toute une expérience. En effet, le nombre de poils, leur ordonnance sur le corps, les assemblages, touffes, rangées et formes diverses partout sur le corps sont surprenantes. La beauté de leurs yeux ne s’oublie pas facilement.

Sais-tu que sans les Eristales et les abeilles, il y aurait beaucoup moins de fleurs à admirer. On estime, en effet, qu’autour de 80 pour cent des espèces de fleurs comptent sur les insectes pour la reproduction en ce sens que sans la pollinisation par les insectes, elles n’existeraient probablement pas.

Ce que je viens d’évoquer pour toi au sujet des Eristales (qui fait partie des 350 espèces ou plus de mouches à fleurs (SYRPHIDAE) du Québec), c’est seulement la moitié des services qu’ils rendent à d’autres créatures et à la nature en général. L’autre grand rôle que la nature leur a confié, je pourrais te le raconter dans une autre lettre, puisque cette phase de leur existence, j’ai pu l’observer à Port-au-Saumon avec des jeunes naturalistes comme toi.

Cherche dans les champs des fleurs qui hébergent des abeilles et des Eristales. Observe-les en train de se nourrir de nectar et de laisser les grains de pollen s’empêtrer dans leur belle livrée jaune et brune, pollen qu’ils s’empresseront, à leur insu, d’aller porter sur d’autres fleurs. C’est le festival des « bibittes » en amour avec leurs grandes partenaires, les fleurs, une liaison qui dure depuis les temps immémoriaux et qui assure les descendances d’une génération à l’autre.

Retiens ce qui suit : plusieurs de nos mouches à fleurs (SYRPHIDAE) ressemblent à des abeilles, des guêpes et même des bourdons. Ce mimétisme les protège des prédations des oiseaux puisque ceux-ci n’aiment pas particulièrement déguster des insectes au dard agressif. La ressemblance entre ces mouches et les abeilles et guêpes trompe les oiseaux à l’avantage des mouches à fleurs.

L’Eristale est vraiment un insecte à connaître et à admirer. Si tu veux les croiser sur ton chemin, examine les fleurs minutieusement. Tu y verras toute une petite faune ailée composée de nombreuses espèces d’insectes, tous plus intéressants les uns que les autres, y compris les Eristales.

En terminant, apprends à associer le mot insectes à celui de fleurs. Ce sont souvent des existence faite de croissance, de nourriture, d’accouplement et de mort. Dans le beau champ que tu regardes, l’un ne va pas sans l’autre. C’est l’extraordinaire aventure de la vie qui se déploie devant nos yeux émerveillés.

Raymond Hutchinson