Le Bourreau des Arbres
Tract #9 - 20 mars 1933
par
FRÈRE MARIE-VICTORIN
Université de Montréal
Vous avez vu, l'hiver, aux vitrines des fleuristes, des paquets de rameaux
défeuillés, portant des grappes de petits fruits orangés,
de la grosseur d'un pois, et dont les trois valves dures se relèvent
pour exposer une pulpe écarlate. On a cueilli ces rameaux sur les haies,
dans les taillis, au bord des bois. Ils terminaient de longues lianes surgies
de la terre et enroulées autour du tronc et des branches des arbres
qui se trouvaient là, d'aventure: Frênes, Aubépines,
Cerisiers. Qui le croirait? Ces jolis fruits, ces lianes souples, c'est cela
le Bourreau
des arbres.
Le Bourreau des arbres! Appellation bien expressive, véritable mise
en accusation. Et cependant de vieux documents français semblent indiquer
que « Bourreau des arbres» pourrait bien n'être qu'une corruption
de « Bureau des arbres». On sait que « bureau» est
un vieux mot français signifiant: grosse étoffe. Le Célastre
qui grimpe sur les arbres les drape comme d'un manteau, d'un «bureau».
Et pourquoi pas?
Mais c'est assez verbalisé sur le sobriquet dudit Célastre.
Sa vie et ses mœurs nous intéressent bien davantage. En sa prime
jeunesse, le Bourreau n'arborait d'abord qu'une humble pousse ligneuse, faible
et retombante, semblable aux mille et une enfances végétales
qui font verdoyer le parterre du sous-bois. Sa tige gracile et ses grandes
feuilles minces buvaient avec un air d'innonce, à la grande coupe dù
soleil. Mais peu à peu, le jeune Bourreau grandit. Sans qu'on y prît
garde, sa fine pointe en croissance décrivait lentement dans l'air
tiède des ellipses allongées, cherchant où prendre appui
pour monter vers la lumière.
Un jour, enfin, après avoir longtemps tourné dans le vide, la
tête du Bourreau rencontra le tronc d'un Frêne encore jeune, établi
sous l'ombre d'un grand Chêne boréal. Ce fut une heure historique
sur ce point particulier de la clairière. Il n'y eut point de scribe
ni de tabellion. Mais il n'en est pas moins vrai qu'à cet instant un
innocent fut condamné et un malfaiteur triompha!
Insidieusement, le Célastre s'enroula autour du tronc, décorant
la nudité grisâtre de l'écorce, du vert intense de son
feuillage qui monta, et envahit la cime! Avec les ans le Frêne épaissit
sa taille, et le Célastre de son côté resserra autour
de sa victime la puissante étreinte de sa spirale. Les sucs épais,
concoctés par le soleil dans le feuillage du Frêne et destinés
à couler sous l'écorve pour vivifier l'arbre tout entier, les
sucs nourriciers, gênés dans leur descente, s'accumulèrent
au-dessus des anneaux du Célastre, stimwant la croissance des tissus
locaux, formant d'horribles bourrelets et des verrues hideuses, amenant une
fatale rupture d'équilibre dans les fonctions de l'arbre! Les feuilles
du Frêne prirent l'habitude de tomber à bonne heure, en une saison
où les autres arbres vivaient encore des jours de fwgurante splendeur.
Durant ce temps, le Célastre à l'apogée de sa force,
sautait, de la tête du Frêne déjà malade, aux branches
du Chêne qui le couvrait de son ombre. Parvenu de nouveau à la
lumière, buvant de toutes ses feuilles à la source du soleil,
le Célastre multiplia ses tentacules, gonfla sa tige principale qui,
dès lors, prit l'apparence et la souplesse d'un gros câble lancé
dans la ramure du Chêne.
Les années ont passé. Le pauvre Frêne, combattu dans toutes
ses fonctions vitales, est mort, étouffé par l'embrassement
perfide du Célastre. Le grand vent d'automne a emporté quelquesunes
de ses branches. Les Champignons, dont les myriades de spores flottaient dans
l'air, sont entrés par les blessures béantes.
Leurs hordes microscopiques ont cheminé sous l'écorce, liquéfié
les tissus, vidé le bois qui peu à peu s'est émietté,
s'est dégagé de la spirale du Bourreau, retournant à
la terre, à la couche d'humus, mère des riches végétations
futures.
Son œuvre de mort achevée, le Célastre a lentement déroulé
ses anneaux, et il apparaît maintenant comme un gigantesque serpent
qui aurait surgi du sol noir, pour se jeter à la tête du grand
Chêne.
Tel est le petit drame muet qui s'est déroulé dans la clairière,
et dont le promeneur attentif peut souvent retrouver l'épilogue le
long des chemins ombreux de notre mont Royal. Si ce promeneur, intrigué,
cueille un rameau et vient consulter un botaniste, - l'homme pour qui les
plantes ont une physionomie propre, un nom, une âme et une histoire,
- voici, en substance, ce que celui-ci dira:
Le Célastre grimpant (Celastrus scandens) est un arbuste dicotyle qui
appartient à la famille des Célastracées, dont il est
d'ailleurs au Canada le seul représentant. On connaît dans le
monde une trentaine d'espèces de Célastres, presque toutes cependant
confinées à l'Asie orientale, à l'Australie, et à Madagascar.
Notre espèce est isolée dans l'Amérique continentale
et cette condition géographique s'exprime en disant que c'est un type
du Vieux Monde tertiaire, égaré dans le Nouveau Monde actuel
à la suite d'on ne sait quelle vicissitude géologique. Vous
demanderez à l'homme de science: Qui a découvert et étudié
cette curieuse liane laurentienne? Il ouvrira alors devant vous un volume
poudreux, relié en maroquin vieux, et portant au dos avec le millésime
1716: Mémoires de l' Académie Royale des Sciences. Et vous lirez
sur la page jaunie, sous la plume de Danty d'Isnard, ce qui suit: «
Cet arbrisseau croît dans les bonnes terres des forêts situées
sous le 47e degré du Canada, aux environs de Québec. Nous avons
obligation de la découverte de cette plante à M. Sarrasin, conseiller
au Conseil Supérieur du Canada, Médecin du Roi, très
habile dans la connaissance des plantes, et correspondant de cette Académie,
qui l'a envoyée en 1709 au Jardin Royal des Plantes Médicinales
à Paris.»
L'hiver. Les dernières feuilles sont mortes et les derniers oiseaux
sont partis, le Bourreau suspend ses gouttes sanglantes sur les haies noires,
saupoudrées de neige! Et vous songerez à une terrible loi de
la nature. Tout être vivant, - homme, bête ou plante, - traîne
sur ses pas un implacable ennemi qui lui mord le cœur. La vie se repaît
de la mort. Tout éclair de beauté s'allume dans une souffrance
ou dans une blessure.
2-10,000-21-12-33