Juin dans l'Érablière
Tract #77 - 1er avril 1944
par
FRÈRE MARIE-VICTORIN
Université de Montréal

Au calendrier de Flore dans la nature laurentienne, c'est fête double majeure, et les taillis sont tout blancs des fleurs de l'Aubépine et de la Viorne. Et c'est fête aussi sur le talus du fossé où paradent, droites sous leurs petits casques de cuivre jaune, les légions des Barbarées.

Mais si le printemps bat encore son plein dans la vive lumière des prés, l'été est déjà venu dans l'Érablière. Le feuillage ajouré s'est tendu là-haut, les vertes étoiles translucides ont envahi le ciel, et il ne passe plus maintenant qu'une pâle lumière émeraude. Désormais, la vie est changée sur le parvis du temple. Hier, la vie des fleurs. Aujourd'hui, la vie des feuilles. (Fig. 1).

Juin. L'Érable à sucre, et le Hêtre, et le Tilleul, sont dans toute leur fraîcheur foliaire ! Et dans leur force. Cependant, si prodigieuses qu'elles soient, que seraient la force et la beauté, sans la durée! Mais n'ayez crainte! La Nature, qui sait beaucoup parce qu'elle est ancienne, y a pourvu. Regardez à vos pieds. C'est le temps des germinations. Ce ne sont que plantules, plantules, plantules! (Fig. 2).

Par millions surgissent les pousses issues des graines tombées durant l'été précédent. Les deux primes feuilles de l'Érable nous montrent, au lieu des cinq lobes de l'étoile, une vague forme ancestrale, cordée à la base et, au sommet, fortement et irrégulièrement dentée. Les deux cotyles longs et étroits, jaunis, vidés de leurs réserves, vont disparaître. Ingénieuses créations que les cotyles! Voyez cette plantule dont les deux dernières feuilles lobées ont été

blessées par l'un quelconque des avatars de la forêt. La petite plante mutilée, privée de l'appareil foliaire qui lui permet de fabriquer elle-même sa nourriture aux dépens de l'eau, des gaz et de la lumière, va-t-elle mourir sans faire effort de survie? Que -non ! Les cotyles jaunis et fiasques qui, ayant terminé leur mission, allaient disparaître, ont entendu la menace de mort! Ils se sont repris à la vie, ont reverdi, et fonctionnent maintenant en lieu et place des feuilles blessées. Caractéristique prodigieuse des êtres vivants que cette défense, cette tendance innée aux compensations, à l'auto-guérison, trace lumineuse de l'Intelligence qui fit le Vivant pour la Vie!



Tout ce menu peuple de plantules d'Érable né à l'ombre de ses progéniteurs vivra, mais d'une vie lente, dans le demi-jour de la forêt. Les années n'ajouteront que lentement à leur taille, à leur bois. Et nous aurons une strate arbustive apparemment permanente et stationnaire. Ces jeunes Érables sont-ils donc vouée à un infantilisme sans espoir ?

Erreur ! car pas plus que les humains, les arbres ne sont immortels. Chez eux aussi la vieillesse s'installe, et sous mille formes la mort les guette et les livre aux minuscules ennemis, aux insectes, et aux champignons depuis longtemps tapis dans l'attente de leur sénilité ! Le grand Érable mort, rongé aux moelles, croulera sur lui-même. Et voilà un puits de lumière creusé dans l'Érablière. Signal longtemps attendu d'une course à l'azur ! Des centaines de jeunes Érables, jusqu'à ce moment tenus en échec, prennent part à ce silencieux marathon. La victoire est à celui que son hérédité a le plus doué, et qui a entre ses racines la plus riche motte de terre. Dans dix, vingt ans, il atteindra la ligne de faîte, l'équilibre sera rétablie et rien ne pourra dire la simple histoire de ce qui s'est passé. Une fois de plus la Vie se sera refaite par ses propres moyens ! L'individu n'est rien. L'espèce est tout!

L'Érable n'est pas tellement exclusif qu'il ne tolère dans l'Érablière quelques camarades, Tilleuls et Hêtres, Chênes et Caryers. Et les plantules de ces commensaux en ce mois de juin, se montrent ça et là.

La plantule du Hêtre a deux cotyles fort reconnaissables: grossièrement quadrangulaires, tronqués, épaissis, verts en dessus, blanchâtres en dessous. Ils étaient emboîtés fort ingénieusement dans la faîne. Aujourd'hui, ayant déjà trop vécu, jaunis lamentablement, ils vont bientôt disparaître, laissant le bébé-hêtre à lui-même. Il s'en tirera comme tous ses ancêtres, en puisant de sa petite racine, au sein de la terre.

Mais quelle est cette plantule à cotyles découpés en dents de peigne ! Il n'y a rien comme ça dans la forêt, semble-t-il! Cependant, regardez bien dans l'entre-deux des cotyles, les toutes petites feuilles qui bientôt vont se développer. Eh oui ! c'est le Tilleul dont les grandes feuilles ovales, au-dessus de nos têtes, renient ces absurdes cotyles! Si, comme le pensent les savants, les plantules sont le rappel des formes primitives de l'espèce, quelle est donc l'histoire, à travers les siècles sans nombre, de cet arbre de beauté ?

Sur le parterre de l'Érablière, parmi les plantules, la riche flore du printemps achève de mourir. Vous auriez vu ici, il y a un mois, la multitude des feuilles ocellées de l'Érythrone d'Amérique (Erythronium americanum). De tout cela il ne reste que peu de chose. Disparues les feuilles luisantes comme satin et les cloches d'or! Seules persistent les très jeunes plantes. Les bulbes d'un an avaient émis une feuille verte et dressée, qui maintenant s'en va jaunissant, ramollie et flétrie. Pourquoi? Parce que la vie est drainée ailleurs !

Le petit bulbe émet à fleur de terre trois fragiles stolons superficiels, à ce moment de longueur inégale, blancs, terminés par renflement. L'extrémité fortement géotropique, perce la terre et cherche à s'enraciner. Le stolon lui-même s'allonge rapidement et parce que tenu aux deux bouts, se courbe en un arc au-dessus du sol. Le « fin fond de l'histoire » c'est que le bulbe primitif, comme le pélican de la légende, s'épuise et se vide pour nourrir sert enfants, laissant là, tel un vêtement inutile, sa fine enveloppe subéreuse. Nul ne saurait dire, après quelque temps, qu'il y eût là un bulbe. L'extrémité du stolon pénétrera plus profondément que n'avait pu le faire en sa faiblesse le premier système, entièrement issu de la graine.

Que se passe-t-il ensuite? Probablement plusieurs répétition de ce jeu qui finit par enfoncer les bulbes à six pouces de profondeur, à procurer à une seule graine une progéniture de plusieurs centaines d'individus avant l'apparition de la première fleur! Rien d'étonnant si, sur une grande partie du continent, les milliard d'Érythrones, au fin printemps, étendent sur le parterre ensoleillé de l'Érablière cette vivante parure, vert et or, charme printanier distinctif de notre pays !

Et l'oeil se repose infiniment sur les vastes mosaïques feuillée de l'Aralie à grappes dont la racine parfume la terre, et sur le bleu glauque de cette inquiétante asiatique, la Caulophylle, soeur de l'Épine-vinette. Bientôt ses fruits verts bleuiront et se farderont de pruine. L'Aralie mûrira à son tour en des teintes de vin claret. Puis les Verges d'Or et les Asters qui pointent déjà partout, ouvriront le grand livre sur des pages enluminées de pourpre et d'or. Mais ceci est une autre histoire, l'histoire de l'Érablière en septembre !