Castor-Agile, Enfant des Bois
CONTE POUR LES TOUT-PETITS
Tract #76 - 1er mars 1944
par
MARCELLE GAUVREAU
Jardin botanique de Montréal

Autrefois, mes chers enfants, il y a bien longtemps, notre pays Canada était habité par des hommes à la peau brunâtre ou presque rouge. Ils portaient d'étranges costumes, des chapeaux à plumage et des colliers. C'étaient des Indiens ou sauvages, appelés Peaux-Rouges, parce qu'ils s'enduisaient la peau d'ocre ou d'un autre colorant.

Le Canada était alors surtout une immense forêt. Les Indiens vivaient en liberté, dans des tentes. Ils se livraient à la chasse, la pêche, et à l'agriculture. Si vous le voulez, je vais vous raconter l'histoire d'un petit Indien, fils des bois.

* * *

Il était une fois un chef indien, le plus fort coureur de la tribu, qui avait été surnommé pour cette raison : le Grand-Élan. Il avait un beau petit garçon, qui cependant portait les marques de la tribu iroquoise: cheveux lisses et très noirs, nez aplati, pommettes saillantes. Tant qu'il n'eut pas deux ans, ses parents l'appelèrent « Papouse », - nom indien qui signifie bébé.

Les Iroquois aimaient beaucoup l'eau. Ils étaient grands nageurs, et en allant à la chasse ils parcouraient de longues distances dans leurs canots d'écorce. Le Grand-Élan conduisit très tôt « Papouse » au lac, pour lui apprendre à nager. Et c'était vraiment drôle que ce petit bout d'homme, qui se jetait dans le lac aux eaux profondes, en remuant ses bras rondelets et ses tout petits pieds. Bientôt « Papouse » nagea si bien et il fit tant plongeons et de pirouettes que son père, émerveillé, lui donna nom de Castor-agile.

Castor-agile ayant eu sept ans, le Grand-Élan permit qu'il lui aidât à fabriquer les canots d'écorce. Ils firent d'abord un cadre en bois de saute, et le Grand-Élan abattit un gros bouleau blanc à écorce parfaite. Avec son couteau, il traça un cercle à la base du bouleau, et un deuxième au-dessous des branches inférieures, après quoi il trancha en ligne droite entre les deux cercles;
passant ensuite ses doigts sous l'écorce, il la leva d'un seul morceau.

Castor-agile aida son père à étendre l'écorce sur la charpente du canot, à coudre les extrémités avec de petites racines (radicelles) d'épinette, à enduire de gomme de sapin (baume Canada) toutes les coutures, joints et cicatrices, pour rendre canot imperméable. Le Grand-Élan le prit alors sur son épaule et le laissa glisser doucement sur le lac.

-Monte dans le canot, mon fils, dit-il. Il est à toi. Tu as souvent pagayé en ma compagnie. Maintenant que tu sais nager, tu peux voyager seul !

Castor-agile, heureux, leva l'aviron au-dessus de sa tête, et s'éloigna. C'était là sa manière à lui de dire merci. Castor-agile aurait voulu demeurer tout le jour sur le lac, qu'il connut bientôt aussi bien que le Grand-Élan. Il devint même la plus rapide pagaie de la tribu. Il se dit un jour :

-Si ma mère m'apprenait les secrets des plantes, je pourrais
me nourrir facilement dans le bois, et voyager de longs jours!

Castor-agile, dirigé par sa maman, fit avec elle de grandes randonnées dans la forêt et sur le lac. Et voici ce que la squaw lui apprit.

- Tu vois, dit-elle, tout au bord de l'eau, ces vastes étendues de plantes à longues feuilles en rubans, et qui portent de gros épis de velours brun ! Ce sont des quenouilles, mon enfant. Pour confectionner les galettes et les délicieux poudings que tu aimes tant, il a fallu employer de la farine sucrée. Ton père a d'abord déterré des quenouilles, solidement fixées dans la vase par une espèce de grosse racine très gonflée, véritable garde-manger qui renferme

de la farine. Il faut d'abord faire sécher les racines et les réduire en poudre. On peut aussi les écraser à l'état frais et les mêler avec de la farine de blé-d'Inde.

- Je connais cela, le blé d'Inde! s'écrie Castor-agile.

Le blé d'Inde ou maïs était en effet cultivé par les Indiens, bien avant la découverte de l'Amérique par les Blancs.

Voici une autre plante que tu reconnaîtras facilement, continue la squaw. Elle pousse dans les lieux très humides. Ses fleurs sont blanches, nombreuses, délicates. Ses feuilles sont en forme de fer de flèche, pointues au sommet, avec de petites oreilles pendantes. C'est la sagittaire. Cette plante dissimule dans la vase des lacs des renflements arrondis sur lesquels sont attachés les racines. Ces sortes de patates ont un goût agréable. Les castors et les rats musqués le savent aussi bien que nous, et s'en font des provisions.

-Il faudra que je découvre les cachettes des rats musqués, dit Castor- agile.

- Tu pourras m'aider aussi à récolter le « ménomine », continue la maman.
Le "ménomine" est le nom indien qui désigne le riz sauvage, appelé encore folle-avoine, ou zizanie. Plusieurs tribus indiennes du Manitoba et des États-Unis se nourrissent principalement de riz sauvage, qui croît en quantité dans les eaux douces. Quand le riz est mûr, les Indiens se promènent sur les eaux et secouent les plantes dans leurs canots. Les grains de riz sauvage sont aussi très recherchés par les oiseaux aquatiques; les feuilles succulentes sont dégustées par les orignaux et les rats musqués. A l'automne, les

graines tombent dans l'eau et demeurent dans la vase tout l'hiver. De bonne heure au printemps, elles germent et produisent de longues feuilles flottante qui disparaissent au moment où surgissent les épis.

Avant de quitter le rivage, Castor-agile s'amusa à déterrer les tubercules des Apios, appelés aussi pénacs ou patates en chapelet, qui sont très bons à manger. Au moment de la débâcle, ces tubercules sont arrachés, et vont s'enraciner où le vent et l'eau les ont transportés. Les fleurs ressemblent à de petits pois de senteur et donnent des gousses comme celles des pois.

Castor-agile fit aussi connaissance avec la médéole ou jarnotte dont la racine offre une saveur de concombre; avec les cenelles, les petites poires, et surtout les prunes sauvages, qui se conserve séchées et sont très pratiques dans les excursions. Enfin, la maman termina sa promenade en attirant l'attention de son fils sur une plante magnifique, l'asclépiade ou cotonnier sauvage, mieux connu chez nous sous le nom de petits cochons, ou petits moutons. Je ne sais pas si Castor-agile s'amusait avec ces fruits étranges, et si comme les petits Canadiens, il y plantait quatre brindilles en guise de pattes, pour les transformer en petits animaux ... Ce que je sais bien, c'est qu'il recherchait les jeunes pousses que la squaw lui désigna parce que les Indiens les mangeaient comme des asperges.

La maman de Castor-agile lui promit de parler plus longuement du cotonnier et d'autres belles plantes un autre jour. Après quoi Castor-agile sauta dans son canot et brandit la pagaie, rêvant d'aller loin, très loin, à travers les chaînes de lacs, dors la profondeur des grade bois ! ...