Les Semailles chez les Fougères
Tract #70 - 1er septembre 1943
par
FRÈRE ROLLAND-GERMAIN, f.e.c.

Écoutez cette étrange histoire! Semailles sur place par des bras et des mains. Mais où sont les têtes? où sont les corps? Je vous le demande.

Voyez-vous ces petits sacs de "grains", par tas de cinq à dix, disposés en rond à côté les uns des autres. Ces sacs sont sphériques, rigides, d'un brun noirâtre; ce sont plutôt des bombes explosives, mais inoffensives et nécessaires. Tout autour de ces sacs, sont plantés des bras munis, à leur extrémité supérieure, d'une main aux doigts soudés l'un à l'autre.

Au repos, avant la maturité du "grain", ces bras et ces mains protègent la provision en se recourbant sur elle. Le temps venu, l'occasion propice, l'humidité favorable, le cerveau invisible commande. Un bras se redresse, s'étend lentement en dehors, ouvre sa main, la ramène au centre, se soulève de nouveau, s'arque en arrière, se tord et, sans cause apparente, d'une secousse puissante projette le "grain" au loin.

Pendant ce temps, un autre bras, une autre main ont ébauché le même geste qu'ils achèveront sans s'occuper des voisins qui besogneront à leur tour, quand ils seront prêts. Quelques-uns, leur premier effort fini, après un instant de repos, reviennent dans l'enceinte, tâtonnent, palpent de droite et de gauche et, s'ils en ont la force, se redressent pour lancer de nouveau la volée de semence. Tout le voisinage est couvert de ces infimes projectiles vivants. Le calme se rétablit, et sur l'aire minuscule tout rentre dans l'immobilité.

Cependant à droite, à gauche, partout, l'inquiétude s'est répandue sur d'autres aires aussi réduites; chaque équipe de semeurs s'est successivement réveillée de son long sommeil, s'est lentement mise à l'ouvrage, et bientôt tout le champ a frémi des mouvements rythmés de l'armée des travailleurs et des chocs multipliés des microscopiques bombes de vie condensée qui se sont abattues sur chacune de ses parcelles. La tâche individuelle accomplie, chaque semeur desséché et racorni s'est figé dans l'immobilité, attendant la décomposition plus ou moins lointaine qui le fera rentrer dans un autre cycle, tandis que celui qu'il a contribué à perpétuer se répétera à travers les âges.

Que signifie tout cela? Rêverie? Hallucination? Non, rien de plus réel, rien de plus simple à vérifier pour qui a collectionné quelques fougères en bon état, c'est-à-dire portant à la face inférieure des frondes (feuilles), de ces petites taches dans lesquelles, à la loupe, on peut voir de minuscules sphères brun noir, non encore vidées de leur contenu. Les taches sont les sores, et les sphères des sporanges portés chacun sur un pédicule, et renfermant les spores noirâtres elles aussi.

Détachez de la fronde un fragment portant des sores et plongez-le pendant environ cinq minutes dans une tasse d'eau très chaude. Portez ce fragment bien gonflé d'eau sous un microscope à faible grossissement ou simplement sous une bonne loupe montée, et enlevez l'excès d'eau avec une pointe de buvard. Sans couvrir d'une lamelle de verre, mettez bien au foyer, approche la lampe très près et attendez quelques minutes tout en guettant le moindre mouvement.

Attention! Un sporange s'est ouvert par une déchirure médiane horizontale. La demi-sphère supérieure se soulève sur son support, se redresse, se renverse même en arrière, et s'immobilise. Ne vous laissez pas distraire par l'agitation qui s'amorce un peu partout dans le champ du microscope; regardez bien le sporange, votre premier sujet d'observation. Après quelques instants de repos, il commence à rétablir sa position verticale, se tordant plus ou moins à droite et à gauche. Un mouvement brusque, puis projection au loin, des spores contenues dans le sporange ouvert. Comment cette projection s'est-elle faite? Vous n'avez pas le temps de le voir. Le mouvement d'inflexion se continue lentement

jusqu'à la position initiale; nouveaux mouvements de droite et de gauche: enfin demi-redressement et fixité définitive.

Regardez à présent à travers tout le champ et vous verrez ces mêmes mouvements décuplés, centuplés à tous les stades du cycle. C'est une agitation intense, une confusion universelle, il n'y manque que les cris pour faire penser à une foule en démence. Quand deux bras s'accrochent dans leurs mouvements, ce qui est assez fréquent, il se produit de part et d'autre une tension qui grandit insensiblement jusqu'au paroxysme où l'un des deux antagonistes cède brusquement. C'est alors une double projection de spores beaucoup plus vigoureuse que dans le mouvement naturel.

L'agitation générale a maintenant diminué, et le calme se rétablit petit à petit; vous pouvez suivre les derniers mouvements des derniers semeurs. Encore une projection tardive, un rétablissement très lent. Est-ce tout?... Non, encore une légère torsion, à droite, un déplacement imperceptible à gauche, et les semeurs épuisés ont enfin retrouvé la position de repos qu'ils n'avaient quittée que l'espace d'une minute.

On explique ainsi la dispersion des spores chez les fougères: le sporange arrondi est formé d'une membrane d'épaisseur unicellulaire: sur une partie plus ou moins grande d'un des cercles passant par le pédicule, il y a une rangée de cellules dont la partie interne de la paroi est rigide et la partie externe est souple. C'est cette rangée de cellules différenciées qui est l'organe du mouvement de dispersion; la force est fournie par l'évaporation du liquide cellulaire. Le vide qui se fait dans la cellule est rempli par l'incurvation intérieure de la paroi souple sous l'action de la pression atmosphérique et de la cohésion du liquide; cette incurvation diminue la longueur extérieure totale de la ligne de cellules, tandis que la longueur intérieure reste la même, ce qui provoque le redressement de la chaîne de cellules, et par suite, la rupture transversale de l'enveloppe par ses points faibles. Le mouvement inverse est provoqué par la formation d'une bulle gazeuse dans les cellules différenciées. Les parois souples se redressent en contrebalançant la pression atmosphérique et détruisant instantanément la force de cohésion. Ce gaz était en dissolution dans le liquide cellulaire et c'est l'évaporation de ce dernier qui l'a fait dégager. (Pour plus de détails techniques voir: Leclerc du Sablon dans "Annales des Sciences Naturelles, Botanique", Sér. VII. 2 : 6. 1885 et V. Jungera dans "Revue des Questions Scientifiques", 22: 51. 1932.)