La Mésange à Tête Noire
Tract #67 - 15 mars 1939
par
GEORGETTE SIMARD

Plus de trente petites mésanges ont décidé cette année de braver avec nous les rigueurs de l'hiver; joyeux passereaux tout pleins de vie et d'insouciance devant la rude saison qui les guette. Elles sont venues me saluer l'autre matin sous les peupliers de mon jardin. Tchick-e-di-di-di, me criaient la joyeuse bande, fière d'exhiber son bonheur de mésange; di-di-di, répondait la voix flûtée d'une retardataire (qui voltigeait autour de moi). On devient vite l'amie d'une si gentille famille. Le premier salut à peine échangé, l'une d'elle vint se percher à deux pas de moi et me chanta sa plus belle sérénade. Quel joli petit oiseau! Sur la branche, la mésange à tête noire est une vraie boule de duvet tenue en équilibre par une longue queue mince. Le cou et la tête s'enfoncent dans la plume et accentuent ainsi la forme arrondie du corps. Ce dernier est gris souris légèrement teinté de vert, laisse paraître quelques stries blanches à la naissance des ailes; un capuchon noir recouvre la tête et fait contraste avec deux belles joues blanches; sous le bec un triangle parfais, noir aussi, vient rejoindre le capuchon.

Mais il ne fallait pas trop demander à ma nouvelle amie; car lorsqu'on est mésange la sieste est vite terminée. Quelques secondes avaient suffi à l'oiseau pour se détendre et rejoindre sa famille installée sur un érable à Giguère. C'est ainsi que mesdemoiselles les mésanges me convièrent au plus frugal des repas. "À l'oeuvre", semblaient me dire leurs petits yeux inquisiteurs, tandis que je les regardais s'ébattre dans les branches; "pas de paresseuses ici, chacune pour soi"! Un chant joyeux accompagnait cette sage leçon de mes jeunes amies. Aussitôt, on s'empressa de goûter aux hors-d'oeuvres dans les samares desséchées.

- "Quel drôle de mets", me direz-vous; "que peuvent donc trouver les petites affamées sur ces fruits secs si peu appétissants?" Eh bien! voilà. Les mésanges à tête noire se nourrissent en grande partie d'oeufs et de larves d'insectes; par ce fait, elles contribuent largement à prévenir les maladies des arbres ou arbustes, causées par les destructeurs que sont les pucerons, chenilles à tente, etc... Nous pouvons donc affirmer que les vieilles samares de l'automne, tant prisées par la famille mésange, contenaient de nombreuses larves.

Ce n'était que le début du repas. La dernière bouchée dans le bec, les convives filèrent à toute allure vers les longs peupliers. Docilement je suivais mes gentilles amies, ayant tout le loisir de les observer. "Comme elles vont bien manger sur ces arbres!" pensais-je, "les larves doivent abonder ici". Je me trompais; déjà elles s'envolaient sur le grand saule européen (Salix alba). Il m'est arrivé assez souvent par la suite d'observer les mésanges en quête de nourriture, mais jamais je ne les ai vues chercher des

larves sur les peupliers, qui pourtant abondent autour de la maison. Ceci est peut-être dû à la vigueur de ces arbres, qui les rend réfractaires aux larves d'insectes. En tout cas, messieurs les Carolins n'ont jamais su attirer l'amitié des mésanges à tête noire. Il n'en est pas de même du saule, leur arbre favori. C'est en la compagnie d'un vieux contenaire que nous nous sommes retrouvées, mes jeunes amies et moi. Le repas, un instant interrompu, fut repris de plus belle sur les fines ramilles des grosses branches. Toute la bande se livra, devant moi, à de véritables tours d'acrobatie, allant chercher la larve toujours à l'extrémité des rameaux les plus grêles. Je voyais ainsi les mésanges se suspendre par les griffes, la tête en bas, picorer et fureter de leur bec dans les moindres recoins de l'écorce. On mettait sûrement en pratique la leçon début: "Pas de paresseuses, chacune pour soi". Le pauvre vieux saule remercia sans doute, en son langage, ses charitables petites visiteuses, dont l'excellente besogne allait lui permettre de vivre, qui sait, quelques années de plus peut-être? Puis la joyeuse famille s'en fut prendre le dessert chez le Seigneur Orme; comme le soleil baissait, la bande se dispersa sans plus de façon: le repas était terminé.

Mais notre amitié ne devait pas s'arrêter là; les demoiselles mésanges sont les plus confiantes des amies. J'avais remarqué très souvent, dans nos rencontres, comme elles s'approchaient de moi sans crainte, même si j'avais la maladresse de remuer. De plus, je les avais surprises, un matin, attablées sur un os que mon

chien Pico avait abandonné; les pauvres petites bêtes tentaient de se réchauffer en mangeant le suif, car le bonhomme hiver était terrible ce jour là. Je résolus alors de bâtir une maisonnette pour la famille mésange, et de suspendre sous le logis la nourriture quotidienne. Un bout de tronc d'arbre, évidé presque à l'écorce, me servit de charpente, un bardeau formant le toit, et un autre le plancher; voilà le logis terminé. Il ne restait plus qu'à percer un petit trou en guise de porte et à suspendre le suif au bout d'une ficelle. J'évitais ainsi la visite peu désirable des moineaux agressifs, trop pansus pour franchir la porte minuscule et incapables de se percher sur le morceau de suif ballotté par le vent. Il n'en est pas ainsi des mésanges. Ayant placé le tout près de ma fenêtre dans les branches d'un vieux cenellier, j'attendis l'arrivée de la famille mésange. L'attente ne fut pas longue; le lendemain, les petites curieuses faisaient déjà l'inspection du nouveau logis en risquant un coup d'oeil par le trou de la porte. Et chacune vint, à tour de rôle, goûter au dîner inattendu, pour repartir avec une ample provision de chaleur.

Elles paraissaient si heureuses, mes petites mésanges, d'être ainsi choyées, que j'espérais bien un jour voir une maman habiter mon logis. Mon désir aurait pu se réaliser si la maisonnette avait été dissimulée dans un bois; car dame mésange a coutume de rechercher le couvert de la forêt pour y bâtir son nid. C'est pourquoi, un matin de printemps, mes trente petites mésanges quittèrent mon jardin et prirent le chemin des grands bois.

Mais l'été me réservait une surprise. Par un beau jour ensoleillé, sous les sapins des Laurentides, mes amies les mésanges venaient de nouveau me saluer. Aussi gaies que leurs soeurs, elles m'apportaient leur message de joie. Tchick-e-di-di-di disait l'une, suspendue aux aiguilles d'un grand sapin; di-di-di répondait l'autre, son poids de plume faisant courber la branche menue d'une épinette. Leur voix me semblait d'autant plus gaie qu'à cette époque les autres oiseaux ne chantent guère, car la période des amours est passée. Seul, le gazouillis rieur des mésanges continue d'égayer la solitude des sous-bois. Peu à peu le silence s'était fait autour de moi; et tandis que mes jeunes amies s'éloignaient, je me consolais de leur départ en songeant: "Maman mésange n'a pu habiter ma maisonnette, mais elle a voulu sans doute m'envoyer ses messagères, pour m'assurer de son amitié."