Les Plantes et Leur Valeur Humaine
Tract #66 - 1er mars 1939
par
LE PÈRE BERNAD TACHÉ, s.j.
Est-ce une gageure de prouver que, pour mieux aimer notre pays, il faut aimer
les arbustes, les arbres et les fleurs de chez nous? Un grand missionnaire
de l'Ouest ne disait-il pas que la légendaire fierté des Indiens
leur venait du contact incessant avec la Nature? Drapé dans sa demi-nudité,
l'Indien explorait son domaine princier: il en connaissait tous les êtres;
sapin, épinette, érable, la masse des plantes dont les anciens
de la tribu vantaient les vertus. Le bouleau blanc s'identifiait à
la routine de tous les jours, la confection des tentes et des canots. Si bien
qu'obligé de quitter son pays, ce fils de la Nature ressentait une
mortelle nostalgie.
Nous sommes loin de là. Le caoutchouc d'appartement, l'inévitable géranium des ménagères, les genêts et les ajoncs des poètes hantent notre imagination sans y mettre rien de bien canadien. Pourtant il y a une flore spécifiquement laurentienne. Depuis 1908, un homme de science et de lettres s'est acharné à nous faire observer notre flore. À peine venons-nous de répondre à son invitation.
Allons dehors! Les livres, les modèles en plâtres, les images même en couleurs, les herbiers de consultation ne sont que les expédients d'une pédagogie qui cherche sa voie. Tout cela, du moisi, des êtres sans relief, sans puissance d'évocation pour qui n'a pas travaillé sur le terrain.
Voici juin avec ses arbres d'un vert propre. Ils sont bien nôtres. Les sept espèces d'érables, les bouleaux, les noyers, les pins, le sapin, ne sont pas identiques aux espèces d'Europe. Ceux qui ont vécu en Angleterre et en France nous vantent la beauté du hêtre. Moi, j'aime notre hêtre aux feuilles grandes, papyracées, le gris de son écorce, la force et la grâce de son fût. Avez-vous observé notre bouleau jaune? Ses jeunes individus montent grêles dans la forêt laurentienne, et un brin de coquetterie a frisé leur écorce dorée. Ils vont impatients vers la lumière que leur cache l'aïeul. Est-ce bravade de vieillard? L'arbre se redresse comme pour attester sa vigueur. Du fût renversé par l'ouragan surgiront de vigoureuses branches. L'aïeul lutte encore contre le dépérissement. Voici un fort entre les forts, l'ostryer de Virginie, qui n'est pas assez connu: court, régulier de forme avec ses feuilles en mosaïque et ses fruits qui semblent jouer à cache-cache dans un vert uniforme.

Oui, remarque le docteur Pessimus, avec un peu d'imagination il y a moyen de trouver du pittoresque chez nos arbres... Mais avouez qu'ils sont lents au réveil printanier: les feuilles sortent à peine.
Pardon, cher Pessimus, les arbres sont en activité depuis longtemps. Vous aviez encore le nez derrière les vitres que les arbres étaient en fleur. En avril, vous n'avez pas admiré la voussure laineuse de l'érable argenté. Et l'érable rouge portant des manchons de fleurs qui sont là par milliers. Pessimus, dans vos frileuses promenades d'hiver, vous n'avez pas levé les yeux sur les bourgeons couleur de soufre d'un certain caryer. Dans les bourgeons lourds de l'érable rouge, grisâtres comme ceux du frêne, gantés comme ceux du hêtre à rendre jaloux un Beau Brummel, un Géomètre a plissé les feuilles et les fleurs d'après les plus savantes lois de l'économie de l'espace. Avez-vous un film de ciné en couleur à utiliser? L'arbre à noix piquée vous fournira, le printemps prochain, un thème qui fera la réputation de votre appareil.
Juin, juillet, triomphe des orchidées! Voici des habénaires riches d'espèces, de couleurs, d'habitats. Faites le brave: avancez dans la tourbière mouvante. Vous y verrez les chefs-d'oeuvre de ce lieu abhorré des profanes: l'aréthuse, le calopogon. Je souhaite qu'un initié vous conduise à la plus somptueuse de nos plantes: le cypripède royal. Cassez délicatement la hampe florale, examinez cette corolle aux formes inaccoutumées. Laissez la tige bien en place: l'an prochain, vous reviendrez cueillir une autre fleur sur le même pied.

Juillet, août, envahissement territorial par les centaines de reconculacées, de patiences, de choux gras, de joncs, de graminées. Toutes plantes de grand soleil, la plupart sans prétention. Pourtant chacune vit dans un complexe biologique et pose aux chercheurs des problèmes peu faciles à résoudre.
S'il fait trop chaud pour aller dans les bois et les champs, jetez-vous à l'eau et nagez jusqu'à cette renoncule qui forme une souche circulaire dans les eaux paisibles. Êtes-vous en chaloupe près de Montréal? Saisissez ces fleurs staminées qui flottent autour des vallisnéries au pied en spirale. De retour à la maison, vous lirez dans les flores qu'il y a, en effet, une plante merveilleuse dont les fleurs staminées flottent sur l'eau pour atteindre les fleurs pistillées et assurer ainsi la fécondation.
Septembre, octobre, s'égaient des solidages, des hélianthes, des asters, et des prenanthes. Les soixante espèces de fougères colorent encore l'humus des bois, habitent les buttes de terre dans les prairies humides, grimpent les talus granitiques, se cachent parfois sur les corniches suintantes de rivières qui se sont tracé un chemin dans le calcaire.
Je vous entends: Comment voulez-vous que je m'intéresse à tous ces noms botaniques barbares, monocotylédones et autres, dont je n'ai jamais su le sens précis? Si encore nos plantes avaient de jolis noms comme en anglais! Le nom de Jack-in-the-pulpit fait image et se retient mieux que le nom français de gouet... Et puis vos flores découragent les profanes avec leurs clefs artificielles. Elles sont à base d'observation des fruits et des fleurs et très souvent, je ne trouve ni les uns ni les autres.
Voilà bien des objections! La dernière question qui doit vous préoccuper est bien celle des mots techniques. Observez les plantes sur le terrain. Examinez telle plante, telle fougère. Les collections des autres ne vous intéresse pas? Vous avez raison. Mais votre collection! Vous avez observé l'ancolie du Canada sur le terrain, vous l'avez mise dans votre cartable de promenade. Vous l'avez fait sécher. Elle se trouve maintenant dans votre herbier avec un numéro d'ordre qui correspond à celui de votre calepin d'observation personnelles. Cette plante, vous la connaissez pour la vie.
Alors vous serez mieux préparé à entendre le langage des botanistes. Les idées émises éveilleront une résonance en vous. Vous ferez part de votre propre expérience. Vous trouverez que les noms français, même les noms latins, sont souvent bien choisi.
La besogne vous attend aux quatre saisons. Il s'agit moins de connaître toutes les plantes d'un vaste pays que d'étudier la flore d'une localité.
Il y a enfin le facteur sol. Le pin gris dresse son ossature tourmentée dans les sables du Nord. La sarracénie se trouve bien dans les sphaignes dont l'acidité est marquée. Le calcaire, lui, peut se vanter de faire vivre des curiosités comme la fougère-qui-marche et la fougère à bulbilles.
Il vous faudra donc faire des incursions dans le domaine géologique. Le sol s'est-il formé sur place? N'est-il pas plutôt un apport de matériaux d'érosion? La plante étudiée est-elle un téophyte qui veut modifier le faciès floristique?
Pareilles questions peuvent vous conduire loin. Jusqu'au difficile problème de la répartition des plantes dans le temps et l'espace. D'un quelconque collectionneur de feuilles et de fleurs, vous serez devenu un chercheur. C'est un désir bien humain de savoir plus et mieux.