La Moule d'Eau Douce
Tract #58 - 1er novembre 1938
par
LOUIS-PAUL DUGAL
Université de Montréal

La moule d'eau douce est un animal, un mollusque bivalve, qui vit plus ou moins enfoui dans le sable ou la vase de nos rivières et de nos lacs, et qui est surtout remarquable par son mode de développement.

1. Description de l'animal.

A) LA COQUILLE
La coquille, de couleur brun noirâtre, est formée de deux moitiés symétriques appelées valves, l'une des valves correspondant au côté droit, l'autre au côté gauche de l'animal qui est à l'intérieur.

La surface extérieure de chacune de ces valves est couverte d'une série de stries (fig. 1, s), de lignes plus ou moins concentriques qui correspondent aux zones d'accroissement. Ces dernières sont analogues aux lignes de croissance des écailles de poisson.

Les valves sont réunies près de la pointe des zones accroissement (fig. 1, p) par un ligament élastique qui détermine le côté dorsal de l'animal, la pointe étant plus près de la région antérieure (a) que de la région postérieure. La figure 1 représente donc la valve gauche de l'animal. La région où les valves pivotent autour du ligament élastique (1) s'appelle la charnière.

Une goutte d'acide déposée sur la coquille produit une effervescence, ce qui démontre que la coquille est de nature calcaire.

B) ORGANISATION.
Normalement, quand on sort ces moules de l'eau, la coquille est entièrement close. Pour l'ouvrir, il faut enfoncer un couteau très mince entre les valves, dans les régions antérieure et postérieure, de façon à couper les deux puissants muscles blancs qui traversent l'animal dans les deux régions mentionnées, et qui, d'autre part, adhèrent solidement à la face interne nacrée des valves. Dans une coquille bien nettoyée, on voit encore deux traces circulaires (fig. 2), l'une antérieure (m. a.), l'autre postérieure (m. p.), qui marquent l'emplacement des deux muscles enlevés.

Le corps de l'animal est situé entre les deux valves. La figure 3 représente une moule d'eau douce (Anodonte) ouverte et étendue sur le dos. On remarque:
1° Le manteau (m.), tunique jaunâtre qui est divisée en deux lobes, chacun recouvrant entièrement la face interne d'une valve; c'est le manteau qui sécrète la coquille.
2° Le pied (pi.), situé au centre du corps sur la face ventrale. Il est comprimé en forme de hache, peut se contracter, et en faisant saillie hors de la coquille entrouverte, permet à l'animal de se mouvoir.
3° La masse viscérale (m. visc.), située en-dessous du pied quand l'animal est couché sur le dos. La bouche (bo.), entourée des palpes labiaux (p.1.) est en avant, au-dessus du pied (ici en-dessous). Le tube digestif, entouré par le foie dans la masse viscérale, fait plusieurs circonvolutions pour se terminer en un rectum qui est situé dans la partie dorsale de la moule et qui traverse le coeur. La moule n'a pas de tête.
4° Les branchies (br.). La respiration chez les moules, comme chez les poissons, se fait au moyen de branchies; mais chez les moules, les branchies sont couvertes de cils vibratiles dont le battement continuel fait circuler l'eau. Les branchies sont logées entre la masse viscérale et le manteau, de chaque côté, dans une cavité dite palléale (1); elles ont la forme de lamelles; voilà pourquoi on dit souvent que la moule est un mollusque lamellibranche.

C) L'ALIMENTATION
Les moules puisent leur nourriture dans l'eau; grâce aux battements de cils vibratiles, l'eau circule non seulement dans les branchies, mais aussi dans la cavité palléale, et est ainsi amenée au niveau de la bouche où les aliments sont triés par les palpes labiaux.

II. Développement

A) DÉVELOPPEMENT DANS LA MOULE-MÈRE
Chez la moule, comme chez la plupart des êtres vivants, le premier stade du développement est un oeuf. Celui-ci, fixé dans les branchies de la moule-mère, se divise plusieurs fois et devient une larve très particulière connue sous le nom de glochidie (fig. 4). Cette larve glochidie a une coquille bivalve transparente, munie de crochets (c) et de soies (s) qui sont des organes sensoriels. Les valves (v) sont normalement ouvertes et peuvent se fermer, grâce

à un muscle adducteur unique (m), mais il faut à la larve un contact, un stimulus spécial, qui ne peut pas lui être donné par la moule-mère. Donc, contrairement à la moule adulte, la glochidie ne peut pas d'elle-même faire agir son muscle et fermer ses valves.

Habituellement, la fécondation a lieu vers la fin de l'été, et les glochidies développées demeurent ouvertes dans les branchies de la mère pendant tout l'hiver.

B) DÉVELOPPEMENT SUR UN POISSON
Le printemps suivant, les glochidies sont expulsées du corps de la mère; c'est un moment décisif dans la vie de la jeune moule. Si elle ne peut rencontrer un poisson, elle meurt au bout de quelque temps; si, au contraire, elle a la bonne fortune d'en rencontrer un, et surtout d'être touchée par les parties externes, notamment les branchies de ce dernier, elle reçoit là le contact nécessaire à la fermeture des valves. La coquille, en se fermant, se fixe au poisson, grâce aux crochets des valves.

La moule devient alors parasite du poisson (fig. 5), dont la peau se développe autour de la glochidie. Celle-ci s'enlise peu à peu et forme les "vers" ou "têtes noires" (gl.) que l'on trouve très souvent sur les branchies de l'hôte (br.).

Dans ces conditions, la glochidie, nourrie par le poisson, subit une métamorphose pendant laquelle se forment le pied, les muscles et les autres parties de l'adulte. Au bout de trois à douze semaines de vie parasitaire à l'intérieur des tissus du poisson, la jeune moule est libérée et commence son existence propre.

C) DISSÉMINATION
Ce stage parasitaire du développement des moules explique la dissémination de l'espèce, conséquence de la migration des poissons qui servent d'hôtes. C'est la seule façon d'expliquer la colonisation rapide de certains cours d'eau par les moules, vu que les adultes progressent très lentement, à la façon des charrues, dans la vase ou le sable.