La Mouche Noire, Terreur des Laurentides
Tract #56 - 1er octobre 1938
par
L'ABBÉ OVILA FOURNIER
Université de Montréal

Les mouches noires bouillaient toutes dans la marmite du grand soleil. (Abbé F.-A. Savard)

Le Nord québécois est un "continent" parsemé de lacs et de rivières que les citadins, ces braves gens, envahissent au moindre instant de loisir. La nature laurentienne est tranquille, saine, tonifiante, mais cependant, elle est cruelle à cause de la mouche noire.

La Simulie ou mouche noire (fig. 1 et 2) est un Diptère petit et trapu. Il en faut dix à la queue leu leu pour mesurer un pouce; rangées les unes à côté des autres, vous en alignez vingt-cinq dans le même espace; un tas de dix individus est de la grosseur d'une tête d'allumette. Oui, c'est plutôt un petit insecte. Vous le reconnaissez aux traits suivants: un corps robuste, de forme arquée, de couleur sombre; une petite tête s'insérant au bas du corselet, qui est gros. Les ailes, d'une envergure d'un quart de pouce, ont une largeur égale à la moitié de leur longueur; elles sont complètement dénuées de poils ou d'écailles et présentent une nervation caractéristique: seules les veines antérieures sont bien marquées, les autres sont indistinctes. Ajoutez des antennes courtes et épaisses, des pattes grosses et courtes, une barbiche formée par les palpes maxillaires démesurément longs, et, si vous avez de l'imagination, vous trouverez quelque ressemblance entre cette description d'une mouche noire et celle d'un buffle miniature.

Pour pondre, la femelle replie d'abord ses ailes sous l'abdomen, emprisonnant ainsi une bulle d'air, puis, s'enfonce dans l'eau d'un torrent. Elle marche le long d'une branche submergée, et au murmure de l'eau, dépose à la face supérieure d'une feuille une masse de couleur crème.

Ces oeufs forment une couche agglutinée qui passe bientôt au brun doré et au brun foncé. Au bout de quelques jours, vous pouvez apercevoir, à travers la coquille, les yeux du minuscule embryon. Les oeufs se développent dans l'eau; ceux de la fin de l'été attendent le printemps suivant pour éclore.

Arrêtez-vous au bord d'un ruisseau où le courant est fort et où l'eau fait cascade par suite d'un obstacle quelconque: pierre, tronc d'arbre. Retournez un caillou, examinez-le en pleine lumière: il est recouvert de larves gris noir qui décrivent, dès qu'on les dérange, des U ou des J. Ce sont des larves de Simulies. Au repos, elles sont bien sages, se tiennent droites, la tête en bas si l'eau est tranquille, et dans la position inverse si l'eau fait des rides. Ce n'est pas caprice mais nécessité. Cette larve respire par un bouquet de branchies postérieures (fig. 5). Si le courant est fort, l'approvisionnement d'air est bon: les branchies se replient et la larve se tient par sa ventouse postérieure. La densité de la population habitant une pierre peut aller jusqu'à trois mille individus par pied carré de surface.

À part les pirouettes respiratoires de tantôt, les larves sont immobiles, l'eau leur apportant la nourriture la plus variée: Diatomées, Infusoires, Crustacés minuscules, Euglènes, Spirogyres, etc. La larve de Simulie promène d'un mouvement incessant les deux balais qui ornent sa tête, et amène dans sa bouche l'aliment qui passe. À chaque coup de balai, la lèvre supérieure se relève, les mandibules se referment; les poils qui tapissent la cavité buccal retiennent les particules alimentaires, tandis que l'eau est rejetée au dehors. De temps à autre, les soies des mandibules nettoient les dents des râteaux. Si l'approvisionnement vient à manquer, la larve quitte ses habitudes sédentaires et descend gratter le lit du ruisseau.

D'ordinaire, la larve se développe sur le support qui l'a vu naître, mais elle est capable d'une certain locomotion: la patte thoracique et le disque postérieur peuvent servir de point d'appui pour arpenter le long du support. Mais, parfois, la force du courant la déloge subitement. Elle s'empresse alors, d'un mouvement d'une extraordinaire rapidité, d'émettre un fil de soie et de l'amarrer pour s'empêcher de descendre trop rapidement, et pouvoir remonter le long de ce fil quand elle aura repris ses sens.

et de l'amarrer pour s'empêcher de descendre trop rapidement, et pouvoir remonter le long de ce fil quand elle aura repris ses sens.

Durant les six semaines de cette vie pleine d'imprévu, la larve n'a cessé de s'accroître. À la sortie de l'œuf, elle n'était qu'un infime vermisseau d'une demi-ligne de longueur; elle est maintenant huit fois plus longue et atteint le demi-pouce.

Avant l'âge adulte, il lui reste à refaire dans la retraite et le silence un grand nombre de ses organes, afin de quitter l'onde pure pour la vie de plein air. Elle se tisse donc un cocon qui est un système d'ancrage rappelant par sa forme les sandales romaines (fig. 3): la partie qui repose sur le support est plate, c'est la semelle; le côté opposé est convexe et formé d'une trame de tissu lâche, plus ou moins régulièrement lacé. Tisser un cocon en plein courant, c'est un problème pour la grosse larve. Mais l'instinct séculaire la guide: quelques fils lâches, un premier laçage qui fait panier, puis de longs fils longitudinaux, et la sandale est parfaite; le tout a pris une quarantaine de minutes. La larve est maintenant une nymphe (fig. 4).

Cette dernière quitte finalement ses langes et déplie ses ailes, qui sèchent à la brise. Une bulle d'air adroitement emprisonnée lui sert de nacelle vers la surface. Puis, le ciel bleu par une fin de jour ensoleillé.
Les essaims de mouches noires parcourent souvent des distances considérables à la recherche d'une victime. Ces hordes sont formées surtout de femelles, qui vivent en troupeaux dans un but nutritif. Dès qu'elles trouvent un Vertébré à sang chaud: animal domestique, homme, etc., elles s'arrêtent et limitent leur action à cet hôte.

Le venin produit surtout son effet dans les régions plus riches en glandes du cou ou de la figure. Il provoque une certaine raideur des muscles, un peu de fièvre, des frissons, une débilité générale.

Des enduits graisseux à base de citronnelle ou de goudron appliqués généreusement sur les parties exposées, tiennent l'ennemi en respect. Cette onctueuse précaution évite les morsures douloureuses de la mouche noire. Il ne faut pas négliger ces moyens, car on a dans cet insecte un transmetteur de maladies parfois graves. Ici, comme pour le maringouin, cependant, notre climat nous protège.