Le Dytique
Tract #54 - 1er septembre 1938
par
GUSTAVE CHAGNON
Université de Montréal
Le Dytique ou Dytiscus est un insecte bien connu, qui trouve sa vie dans
les eaux dormantes des mares, des étangs, et près du bord des rivières
herbues au courant peu rapide. Il est remarquable par sa grande taille, son
corps très large et plate. En effet, il est le plus volumineux de nos
Coléoptères, mesurant jusqu'à 40 mm. de longueur.
Nous comptons dans le Québec au moins six espèces de Dytiques. D'un noir verdâtre en dessus, ils ont les élytres et le corselet bordés latéralement de jaune, le bord antérieur de ce dernier et parfois le bord postérieur, jaunes; les élytres sont toujours lisses, excepté chez les femelles de certaines espèces, où ces organes sont sillonnés longitudinalement sur la plus grande partie de leur longueur. Les mâles se reconnaissent facilement à la forme particulière de leurs pattes antérieures, dont les trois premiers articles tarsaux sont dilatés et réunis pour former un organe suborbiculaire couvert à la face inférieur d'un grand nombre de ventouses, deux assez grandes, les autres très petites.
Les Dytiques, comme d'ailleurs tous les Dytiscidés, famille très nombreuse en espèces, sont d'excellents nageurs, la nature les ayant pourvus de pattes postérieures aplaties et ciliées, organes natatoires qui fonctionnent comme de véritables rames. Ces pattes donnent ensemble une poussée, augmentée par le déploiement des soies natatoires dont elles sont garnies. Ils ont une nage lente et gracieuse quand ils errent à l'aventure, mais se déplacent avec une rapidité étonnante lorsqu'ils fondent sur leur proie ou qu'ils fuient, effrayés par un ennemi ou un bruit soudain. Parfois ils sont immobiles, accrochés aux pierres ou aux plantes aquatiques, attendant qu'une victime passe à leur portée.
Les Dytiques sont aussi bien organisés pour le vol que pour la natation. Pourvus d'ailes très amples, ils se transportent aisément d'une mare à une autre. Le vol est d'ailleurs pour eux d'une impérieuse nécessité; il leur permet de changer d'endroit quand les mares se dessèchent, ou que le milieu ne leur convient plus. La nuit, de préférence quand la lune paraît, ils sortent de leur domicile aquatique en grimpant le long d'une plante émergée ou en se hissant sur une pierre du bord de l'étang. Après quelques minutes de repos, ils s'envolent. La clarté de la lune rend leur direction plus facile et leur permet de s'abattre dans les eaux qu'ils voient miroiter au loin. Parfois la surface brillante des vitres de serres ou la lumière de nos lampes les trompent. On les trouve alors au matin sous nos fenêtre, sur la route fraîchement bitumée, couchés sur le dos, faisant des efforts pour se retourner. Ils n'y réussissent qu'avec peine, en s'arc-boutant sur une de leurs pattes postérieures, - grâce aux éperons et aux épines, - ou en faisant avec des deux pattes un mouvement brusque. Mais, si la surface est lisse, l'insecte pivote sur lui-même et le rétablissement devient impossible.
La voracité de ces animaux est extrême. Ils préfèrent les larves aquatiques tendres et dodues, qu'ils déchirent sans peine avec leurs puissantes mandibules; mais ils ne dédaignent pas à l'occasion la chair morte et en décomposition. Ils s'attablent avec satisfaction à un festin de chien noyé ou de poisson mort.
Tous les Dytiscidés ont conservé la respiration aérienne et sont obligés de venir, à de courts intervalles, s'approvisionner d'air. Ils montent à la surface et se placent obliquement, la tête en bas, en faisant affleurer le bout de l'abdomen. Dans cette attitude, les élytres se soulèvent légèrement pour permettre à l'air de se répandre entre elles et le dos. C'est dans cette couche d'air que s'ouvrent les stigmates; la respiration se fait alors, comme à l'air libre.
La longévité du Dytique est remarquable. Un entomologiste américain rapporte en avoir conservé un pendant au delà de trois années, dans un petit vase rempli d'eau, en donnant de temps à autre au captif un peu de viande crue comme nourriture. On peut conclure de cette expérience que le Dytique vit de trois à quatre années.

La ponte a généralement lieu au printemps. La femelle pratique avec son oviscape des incisions longitudinales dans la tige d'une plante aquatique et, dans chacune d'elles, dépose un oeuf. Celui-ci, de forme cylindrique, légèrement arqué, est placé dans le sens de l'incision, c'est-à-dire parallèlement à l'axe de la tige. Ordinairement, les deux bords de la fente ne se referment pas complètement, de sorte qu'on puisse apercevoir l'oeuf en partie.
La larve a le corps allongé, aminci en arrière, avec appendices caudaux; la tête, toujours bien distincte du corps, est pourvue de mandibules courbées et saillantes. Elle n'a pas de bouche proprement dite, mais ses formidables mandibules sont percées longitudinalement d'un canal qui débouche dans le tube digestif. En plongeant ces crocs dans sa victime, elle injecte dans la plaie un liquide qui a des propriétés digestives très actives, et les aliments, bientôt réduits en bouillie, sont aspirés par le canal mandibulaire.
La respiration de cette larve se fait uniquement par les stigmates postérieurs; comme les adultes elle vient à la surface de l'eau mettre ces stigmates en contact avec l'atmosphère. Pour cela, elle s'élève en nageant et fait affleurer l'extrémité de l'abdomen.
La larve du Dytique chasse à l'affût: les mandibules écartées, elle attend patiemment le passage d'une proie. Choisissant le moment favorable, elle se tord comme un serpent et s'élance sur sa victime qu'elle saisit dans ses redoutables pinces.
Quand vient le temps de la métamorphose, la larve sort de l'eau, s'enfonce soit dans la vase, soit dans le sable, ou se cache sous une pierre ou sous des herbes mortes, au bord de l'étang. Là, elle se façonne une cellule et se transforme en une nymphe qui deviendra bientôt insecte parfais.