Un Bijou de la Nuit, le Telea Polyphemus
Tract #41 - 1er juin 1938
par
MARCELLE GAUVREAU
Université de Montréal
Le Telea polyphemus est un de nos plus grands et plus beaux papillons nocturnes,
si l'on excepte le Tropoea luna qui, par sa forme élégante et
délicate, sa riche parure d'un vert velouté, se place au tout
premier rang. Puis vient ensuite le Samia cecropia, remarquable par ses dimensions,
car il mesure jusqu'à 7 pouces d'envergure. C'est le plus grand de
nos papillons.
L'adulte (fig. 1).
Le Telea, quoique plus modeste, s'impose à notre attention par sa taille,
car, les ailes ouvertes, il mesure de 5 à 6 pouces de largeur; par
la beauté de ses ailes qui sont couvertes d'une infinité
de petites écailles multicolores donnant à l'ensemble une apparence veloutée; par son histoire merveilleuse qui ne cesse de faire l'objet de minutieuses observations.
Chaque aile porte au centre un oeil transparent appelé ocelle ou petit oeil, entouré d'un cercle jaune d'or. Les ocelles des ailes inférieures sont encadrés par une bordure noirâtre qui contribue à donner à l'ensemble l'apparence d'une tête de hibou la couleur des ailes va de l'ocre, jaune chez la femelle, à l'ocre rouge chez le mâle; de plus les ailes sont traversées par un trait gris noir souvent accompagné d'un liséré allant du blanc au rose.
Le
Telea polyphemus est un papillon de nuit très commun
d ns la province de Québec. Il pond généralement ses
oeufs, au nombre de 100 à 150, disposés par petits tas, sur
les feuilles de l'orme, du chêne ou du cerisier. Ces oeufs, solidement
fixés au moyen d'une glu sécrétée par l'insecte,
sont ronds, légèrement aplatis, teintés de rose et de
blanc.
La larve (fig. 2).
Après 10 ou 12 jours a lieu l'éclosion, c'est-à-dire
vers la fin (tu mois de juin ou le commencement de juillet. les petites chenilles,
armées de fortes et coupantes mandibules, se mettent immédiatement
en frais de se nourrir des feuilles d'arbres sur lesquelles elles ont vu le
jour. Après quelques semaines, durant lesquelles elles n'ont cessé de
manger, les chenilles atteignent une longueur de 3 pouces environ. Cette
croissance extraordinaire

en si peu de jours nécessite un renouvellement de peau. La chenille, en effet, change cinq fois de peau durant ce cycle larvaire.
Parvenue à maturité, elle est d'un beau vert pâle,
elle porte, sur le dos, des tubercules surmontés de petits poils et,
sur les côtés, sept lignes obliques qui permettent de distinguer
facilement la chenille du Telea polyphemus des autres de même taille.
Comme le ver à soie, la chenille, n'ayant jamais rien appris, file
son cocon. Devenu papillon, l'insecte discerne, parmi les arbres, les seuls
qui conviennent à son espèce. Instinct merveilleux!
Le cocon (fig. 3).
Lorsque la chenille est à maturité, elle se laisse choir sur
le sol, par un fil de soie, puis elle se met en marche, à la recherche
d'une plante ou d'un petit arbuste, pour s'y accrocher et coconner.
Alors elle commence par replier une feuille sur elle-même, Puis s'enferme en s'entourant de fils de soie humectée de salive. Ce cocon, merveille de solidité et d'imperméabilité, est fixé à une hauteur variant entre deux et cinq pieds. Une croyance populaire veut que la hauteur des cocons sur les arbustes soit l'indice de la quantité de neige à tomber durant l'hiver prochain- hauteur extrême, neige abondante; faible hauteur, peu de neige.
Le
cocon terminé, la chenille s'appelle désormais
chrysalide,
nom tiré du mot grec chrusos, qui signifie doré à cause
de l'éclat métallique dont brillent certaines d'entre elles.
Elle demeure ainsi dans un état de léthargie jusqu'en juin prochain. Alors sortira le beau papillon qu'on appelle Telea polyphemus. Que se passe-t-il dans le cocon ? Mystère !
L'emprisonnement dure environ neuf mois. Lorsque le temps est venu, le papillon humecte dé liquide la partie supérieure du

cocon: on entend alors le craquement de l'enveloppe de la chrysalide, puis
c'est un repos d'une heure environ. De nouveau le papillon mouille le cocon;
aussitôt après on voit se dessiner un gonflement dans la partie
supérieure; quelques instants encore, et les deux pattes antérieures
apparaissent, suivies des antennes et de la tête.
Notre
papillon pendant quelques instants reste. immobile; il semble en admiration
devant
cet horizon nouveau; tout à coup il tente
un second effort qui lui met la moitié du corps en dehors du cocon.
Enfin, après un répit de courte durée, il fait un suprême
effort pour se tirer entièrement hors de sa prison. C'est la vie libre,
la vie au grand air. Il s'agrippe aussitôt à une branche, et
par des mouvements réguliers, développe ses ailes et les laisse
sécher. En une heure il est à son complet développement.
Il reste cependant fixé à la branche pendant plusieurs heures
avant de prendre son vol. Durant les quelque deux mois de sa courte vie,
le
Telea se nourrit du sue des fleurs.
Cette histoire serait bien belle si le Telea n'avait pas des ennemis redoutables.
Les pics, les lièvres, - et les entomologistes, soit dit en passant,
- comptent parmi les destructeurs du Telea. Le plus important cependant des
parasites est un Hyménoptère appelé Agrothereutes extrematis
(fig. 4). Ce parasite dépose en grand nombre (50 à 60) ses petits
oeufs blancs, allongés, sur le dos de la chenille (fig. 5), au moment
où elle va construire son cocon. La chenille enferme donc avec elle
ses ennemis, qui, après quelques temps, éclosent à l'intérieur
du cocon et se nourrissent de la chrysalide pour assurer à leur tour
leur subsistance, et détruisent ensuite notre beau papillon.

On
aura une idée du rôle que joue le parasitisme
dans la vie de cette espèce, et des ennemis qui s'attaquent à
cet être de beauté, par les chiffres suivants, résultats
d'observations faites durant l'hiver de l'année 1937.
Sur 85 cocons recueillis et conservés en laboratoire, 51 papillons,
- 27 femelles et 24 mâles, - sortirent en parfait état. Sur les
34 cocons détruits, soit 40%, on en a trouvés 15 parasités
par l'Agrothereutes extrematis, 10 troués par un oiseau, et 3 rongés
par des lièvres ou des écureuils. Dans les 6 autres cocons,
la chrysalide était séchée.
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