Le Maringouin
Tract #37 - 26 avril 1937
par
L'ABBÉ OVILA FOURNIER
Université de Montréal
Ah! qu'on est bien à l'ombre,
À l'ombre des sapins,
Dans le joli bois sombre,
Quand il n'y a pas de maringouins.
(LARRIEU)
Plages ensoleillées! forêts ombragées! ruisseaux enchantés! Vous nous invitez à la charmante saison des vacances. Mais, un terrible ennemi guette les fervents de la vie de plein air, c'est l'éternel Maringouin.
Ce trouble-fête, qu'on appelle aussi Moustique ou Cousin, lait partie de la famille des Culicidés; il appartient à l'ordre des Diptères, ces insectes qui n'ont qu'une paire d'ailes. Les Maringouins sont faciles à reconnaître: un corps grêle et cylindrique que portent de longue; pattes fines; une tête (fig. p) où l'on distingue les yeux composés (O), des antennes « en riches panaches » (A) et une trompe aiguë et déliée (Pb); le corselet porte une paire d'ailes étroites, frangées d'écailles fines. Le mouvement rapide de ces ailes fait un bruit qui ne manque pas de musicalité. On a recensé au-delà de 2,000 espèces de Culicidés, dont 125 pour l'Amérique du Nord et une trentaine pour le Québec. Ces insectes s'adaptent à tous les climats: ils relndent la vie souvent intenable l'été, dans les régions arctiques; les pays tropicaux en sont sérieusement ennuyés, et leur présence rend pénible le séjour dans la Terre de Feu. Les flaques d'eau, les tonneaux d'arrosage, les boites de conserves ou autres récipients abandonnés, même les feuilles-réservoirs de la Sarracénie pourpre, sont autant de couveuses de Maringouins.
Terrible
anthropophage, cette bête féroce «qui
vole et fond sur l'homme avec la rapidité de l'éclair»,
enfonce dans sa chair un dard, ou trompe (fig. 6, Pb), dont voici le détail.
La trompe, ou proboscis, se compose de sept pièces (fig. 5): la lèvre
inférieure (Lb) est un étui creux et cylindrique qui recèle
six armes dentelées et barbelées, pointues ou coupantes, qui,
toutes les six, pénètrent dans la plaie; ce sont: le labre (L),
l'hypopharynx (H), deux mandibules (Md) et deux maxilles (Mx). Le labre forme
une gouttière dont la coupe transversale affecte la forme d'un U.
Cet U est fermé hermétiquement par l'hypopharynx qui s'y ajuste
parfaitement. Ces deux pièces donnent le tube aspirateur du sang. De
plus, dans l'épaississement longitudinal de l'hypopharynx, court un
très fin canal par lequel l'insecte injecte sa salive dans la plaie
de la victime. Nous avons là une véritable pompe aspirante et
foulante: elle aspire le sang, et, en même temps, refoule de la salive.
Les mandibules et les maxilles ne sont que des dards qui scarifient la peau
et préparent l'installation de la pompe. Ces divers instruments font
du Maringouin, eu égard à sa taille et à sa voracité,
le plus féroce et le plus sanguinaire animal de la création.
Seules les femelles sont suceuses de sang; les mâles (fig. 7) ont une bouche qui n'est pas adaptée pour piquer, et se nourrissent de sucs végétaux. On les remarque peu; ils ne sont pas intéressés à vivre près de l'homme. Leur vie, très frugale, est plus courte que celle de leurs compagnes. Ils aiment fort à s'amuser, le soir, au coucher du soleil, à des danses en commun. Ils se choisissent un objet qui retient un peu de la chaleur accumulée durant le jour et dansent au-dessus. Ils forment un petit nuage, soit au-dessus d'un poteau de téléphone, d'un arbre, d'un passant ou même du radiateur d'une automobile stationnée sur le bord de la route. Souvent, une Libellule, une Hirondelle ou un Engoulevent viennent happer au passage quelques danseurs; mais le groupe se reforme, et la ronde continue jusqu'à l'arrivée de la nuit. Les ténèbres dispersent ces gais lutins qui vont demander aux feuilles d'une plante voisine asile et protection.
Les premières nuits froides de l'automne font périr les mâles. Les femelles de plusieurs espèces des genres Culex et Anopheles hibernent dans des endroits abrités: caves, étables, hangars, greniers, arbres creux. Tout leur convient, pourvu qu'elles aient de l'humidité et des ténèbres. Elles sont, d'ordinaire, inactives, et attendent des jours meilleurs, le nez collé sur la poutre qui leur sert de support. Parfois, la faim les oblige à envahir les pièces habitées et à quêter un petit déjeuner. Les espèces du genre Aedes pondent à l'automne. Enfin, d'autres espèces hivernent à l'état de larves, dans la glace ou la boue des mares.
Chaque femelle pond de 100 à 400 œufs, qui forment souvent une masse agglutinée. Elle les dépose, soit directement da~s l'eau, soit dans une dépression de terrain, mais toujours à un endrOIt bien protégé contre le vent: tonneaux pour recueillir l'eau de pluie, citernes, réservoirs, pièces d'eau des jardins, ruisseaux tranquilles, étangs. Chaque œuf (fig. 1, face dorsale; fig. 2, face ventrée) se présente sous l'aspect d'une nacelle munie d'une coque guillochée fort résistante (une année de sécheresse ne fait que retarder l'éclosion). Au centre, la coque (figs. 1 et 2, E) s'épanouit pour former une expansion qui permet à l'œuf de flotter. S'il est déposé près de l'eau, la première chute de pluie trouvera le minuscule flotteur prêt à servir.

Selon
les conditions atmosphériques, l'œuf prend
d'un à quatre jours pour éclore. La jeune larve se sert, pour
percer la coque, d'une épine qui lui pousse complaisamment sur la tête
pour la circonstance; elle pratique une ouverture au-dessous de l'œuf
et s'enfuit dans l'élément liquide, où elle nage activement.
Cette bête ne ressemble guère à l'insecte adulte. Une
tête proéminente (fig. 4, T) est suivie d'un gros corselet tout
d'une venue (Th) et d'un abdomen grêle. Celui-ci est terminé,
d'un côté par le siphon respiratoire (S), de l'autre, par des
branchies (B). La tête porte une paire de gros yeux (0), et, immédiatement
en arrière de ceux-ci, une paire d'yeux plus petits. Cette larve, dont
la tête est grosse comme une tête d'épingle, se laisse
flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, pour respirer
par le conduit placé à l'extrémité de l'abdomen.
Pendant ce temps, les mâchoires dévorent rapidement les petits
animaux qui flottent sur l'eau. La moindre alerte fait disparaître la
petite larve qui, pour nager, se roule et se déroule rapidement. Le
développement larvaire comporte quatre âges, séparés
par des mues, et dure quelques semaines.
Au bout de ce temps, la larve se métamorphose en nymphe.
La
nymphe (fig. 3) se compose de deux parties distinctes: une grosse masse,
le céphalothorax, dans lequel on remarque les trompettes
respiratoires (Tr), la tache oculaire (0), la gaine des pattes (P) et l'étui
des ailes (A); un abdomen grêle, aplati, qui se termine par des rames
ou pattes natatoires (N). La forme et l'apparence de la nymphe, - ses habitudes
aussi, -la distinguent facilement de la larve. Plus légère que
l'eau, elle se tient à la surface. Ses trompettes percent la pellicule
liquide et font communiquer l'air atmosphérique avec les organes internes.
A la moindre inquiétude, elle s'enfonce dans l'eau en se servant de
ses rames. La vie de la nymphe ne dure que deux ou trois jours, pendant lesquels
se préparent les organes de l'adulte.
Par un beau matin de l'été, avant le lever du soleil, la nymphe devient insecte parfait. Elle se gonfle d'air, ce qui la fait émerger un peu, et sa peau brune se fend sur le dos. De cette fente sort une tête, puis un corps. Vous reconnaissez le Maringouin. La dépouille nymphale lui sert de bateau; il s'y balance avec une grande précaution. C'est le moment le plus important de toute sa vie. La moindre brise peut faire chavirer son embarcation et noyer celui qui, il y a quelques instants, vivait dans l'eau. L'instinct maternel a fait déposer les œufs dans un endroit abrité, pour ménager au rejeton une navigation pas trop hasardeuse. La libération de l'adulte ne dure que quelques minutes. Le nouveau Maringouin, d'abord incolore, ne prend ses couleurs caractéristiques qu'au bout de quelques heures; alors, ses ailes se déploient et sèchent, il s'envole pour aller à la recherche du sang humain, s'il est du sexe femelle, jusqu'à ce que le souci de sa postérité le ramène près de l'eau qui l'a vu naître.
Et la vie continue. Les générations se succèdent durant la belle saison, et jusqu'en octobre, si la température le permet.
30,000-26-4-37.