La Grande Oie Blanche
Tract #28 - 26 avril 1937
par
CHARLES FRÉMONT
Surintendant du Service provincial de la Chasse et de la Pêche.

La Grande Oie blanche (« Greater Snow Goose »), endémique du Canada oriental, présente pour les naturalistes un intérêt tout particulier, car une seule colonie est actuellement connue avec certitude. On savait déjà qu'aux États-Unis un groupe de ces oiseaux passent l'hiver sur les côtes du Maryland, de la Virginie et de la Caroline du Nord, mais ce n'est que récemment qu'ils furent repérés par les ornithologistes sur les grèves de Saint-Joachim, comté de Montmorency, ainsi que sur les îles des environs, où ils séjournent quelque temps les printemps et automne de chaque année. Depuis de nombreuses années, cependant, les chasseurs de l'endroit les connaissent bien, et notre auteur-naturaliste québécois, DIONNE, les avait déjà signalés et décrits dans son ouvrage sur Les Oiseaux de la province de Québec.

L'Oie blanche (fig. 1), remarquable par la beauté de son plumage tout de blanc pur avec primaires noires, est trahie par sa couleur à une distance considérable. Elle se distingue surtout par son attitude superbe, ses habitudes et mœurs régulières, et son groupement en une seule grande famille qui ne manque jamais de rendre visite, deux fois l'an, à quelques jours près, à son lieu de repos favori, au pied du cap Tourmente (fig. 2).

En 1908, un club de chasse a été organisé à cet endroit, et bien qu'une quantité raisonnable ait été tuée chaque année, ces Oies sont depuis ce moment protégées, et leur nombre s'est accru lentement, atteignant environ 12,000, à l'automne 1936. A distance, on croirait voir de la neige sur ces grèves lorsque les Oies viennent toutes ensemble y chercher leur nourriture.

Il ne faut pas confondre la Grande Oie blanche avec la Petite Oie blanche, qui est celle des prairies de l'ouest. Cette dernière est souvent désignée en anglais sous le nom de «Wavey ».La Grande Oie blanche est un oiseau' plus robuste; la tête et le bec sont plus gros, le cou plus épais et le plumage, cependant de la même couleur, est plus dense et plus long. Le poids de la Grande Oie est de 2.75 à 4.5 kilogrammes, alors que celui de la petite varie de 1.80 à 3 kilogrammes. On remarque souvent une teinte rouge rouille sur la tête, surtout près du bec, mais ceci est accidentel et est dû au sol ferrugineux où l'oiseau doit chercher sa nourriture. Cette couleur disparaît complètement lorsque l'Oie a été gardée quelque temps en captivité.

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Les Oies blanches nous arrivent l'automne, les premières, - un petit groupe, - vers le 10 septembre: c'est l'avant-garde; puis leur nombre s'augmente de nouvelles recrues; enfin apparaît le corps d'armée: elles sont alors environ douze mille. Elles arrivent fatiguées et amaigries après leur long voyage des régions arctiques, venant d'un point probablement au nord-ouest du Groenland, de la terre d'Ellesmere ou des environs, - on ne sait pas exactement, - mais d'une distance d'au moins 3215 kilomètres.

Après quatre mois d'absence, car elles nous avaient quittés vers la mi-mai, les Oies reviennent au cap Tourmente avec leurs jeunes. Comme elles semblent joyeuses de retrouver l'excellente nourriture que leur offre cet endroit choisi par elles depuis tant de générations!

Dans leur migration du sud au nord, le printemps, elles demeurent chez nous environ un mois et demi, des premiers jours d'avril au milieu de mai; et à l'automne, descendant du nord au sud, elles arrêtent se. reposer à Saint-Joachim et dans les îles environnantes, du commencement de septembre au milieu de novembre. Elles visitent ainsi de temps en temps l'île aux Grues, l'île aux Oies, les battures aux Loups-marins, les battures Plates et les grèves de Saint-François (île d'Orléans).

Quel spectacle merveilleux que l'arrivée des Oies, par un beau matin d'automne. Le soleil vient de se lever radieux, illuminant les flancs du cap Tourmente, et, haut dans le ciel, on entend le cri familier des Oies, semblable au jappement clair du chien; aussitôt après, on aperçoit les bandes qui volent en différentes formations, en lignes, en V ou autrement. A plus de 300 mètres dans l'air, par groupes de dix, vingt, trente ou plus, à peine yisibles quelquefois, elles s'en viennent; enfin, rendues au-dessus de nous, les voilà qui tombent toutes comme des feuilles mortes, les unes après les autres; elles cassent les ailes, comme disent les chasseurs. Près du sol, elles se redressent, reprennent leur yol régulier, et vont se jeter sur la « batture », pour y déjeuner. Pendant des heures, c'est une procession, jusqu'à ce que la colonie entière soit arrivée, cacardant de toutes parts, et si fort, qu'on entend ces cris à des milles de distance. C'est maintenant une armée devant nous. Le corps principal est protégé contre tout danger par des sentinelles qui se tiennent à l'entour, surtout du côté de terre. Celles-ci, debout ici et là, tête haute, immobiles et prêtes à donner le signal d'alarme à la moindre alerte, guettent l'approche du chasseur. Bien habile celui qui arrivera sans être découvert!

D'habitude, après leur repas du matin, à la marée basse, les Oies s'élèvent par groupes, et souvent toutes à la fois, et s'en font sur une des dunes du large, chercher le sable et le gravier si utiles à leur système digestif. C'est peut-être l'heureux voisinage du gravier et de l'aliment qui leur fait aimer le cap Tourmente, où se trouvent réunies des conditions qu'eUes pourraient difficilement trouver ailleurs. De plus, la présence de l'eau salée, quelques milles plus loin, et toute la végétation variée de la mer et d'une rivière d'eau douce, ne font-elles pas de ces lieux un endroit exceptionnel ?

Il y a quelques années, un petit nombre d'Oies bleues avaient été remarquées parmi la grande colonie. En 1936, on en a compté davantage: une trentaine environ.

Sans pitié, les braconniers menaçaient d'extinction les Oies blanches. Avec les armes et les moyens de locomotion modernes, un danger sérieux existait. Heureusement, depuis les dix dernières années, grâce à une protection efficace, ces oiseaux si intéressants furent sauvés du désastre.

Aujourd'hui les Oies sont si nombreuses qu'elles semblent cacarder sans cesse, nuit et jour, à tel point qu'à marée haute, elles empêchent de dormir à une grande distance celui qui n'est pas habitué à ces cris étranges.

Et puis, novembre arrive, accompagné de ses fortes gelées, jusqu'à ce qu'il fasse assez froid pour durcir le sol au fur et à mesure que la marée se retire. Les pauvres oiseaux ne peuvent plus trouver leur nourriture, les tubercules du Scirpe (fig. 2), sous la surface de la glaise. Il est alors temps pour les Grandes Oies blanches de reprendre leur migration vers des pays plus chauds; elles s'élèvent, et, au vol, tournent et retournent en immenses cercles, comme pour revoir encore une fois leurs lieux favoris, puis elles disparaissent à l'horizon. En deux ou trois jours, elles

sont toutes parties; peut-être se reposeront-elles une nuit sur le lac Champlain; possiblement aussi sur le côté nord de la baie de Delaware, et enfin, sur les côtes des états du Maryland et de la Caroline du Nord.

Hier, la grève du cap Tourmente était remplie de bruit et d'activité; aujourd'hui, elle est déserte et silencieuse. L'hiver devra passer avant que nous puissions revoir la Grande Oie blanche et lui souhaiter la bienvenue, au printemps.