Fleurs de Mai
Tract #18 - 15 avril 1936
par
le P. BERNARD TACHÉ, s.j.

Mon vieux sang de coureur des bois n'a fait qu'un tour. Imaginez! Un citadin, souliers fins, a osé me dire: "Le mois de mai? C'est la terre qui sèche! Quand j'entends les enfants de Marie qui chantent:

"C'est le mois le plus beau, je suis tenté de sourire. Le vieux cantique nous est venu de France: là au moins, mai est le mois où l'on peut orner l'autel de nos plus belles fleurs"

* * *

Non! Au Canada, mai compte ses fleurs par douzaines et des plus intéressantes. Même au mont Royal, ce bouquet de verdure qui résiste malaisément à la hache des barbares, la terre s'égaie des mille couleurs de fleurs printanières.

Allez par les sentiers du mont Royal. Oh! pas dans les sentiers ratissés, mais dans les coins encore sauvages. Sans être un botaniste, vous serez saisi des couleurs et des formes jetées au hasard de la végétation.

L'Hépatique vous attend depuis avril: elle vous présente la frimousse éveillée de sa fleur blanche ou bleue. L'Hépatique peut braver le froid: un duvet laineux recouvre sa hampe florale et ses sépales.

L'Érythrone a percé le tapis des feuilles mortes de la fine pointe de ses feuilles tigrées. Et bientôt apparaît la fleur: rivalisant d'éclat avec le soleil, elle retourne complaisamment vers la lumière l'or vif de ses pétales.

Ici et là, la Sanguinaire blanc et or pousse entre les roches, comme pour faire contraste. La Sanguinaire a grand air: elle se tient droit, la feuille porte créneaux comme les châteaux.

Qui grimpe la colline? C'est l'Ancolie: elle plie sous le poids du blason rougeoyant de ses cornes d'abondance. Vous la connaissiez déjà sous le nom de gants de Notre-Dame.

Faut-il vous signaler les Violettes jaunes, bleues ou blanches, qui se cachent pour qu'on les apprécie mieux dans le décor intime des herbes?

L' Uvulaire vous charmera par les lignes modernes de sa fleur, la délicatesse de ses tissus.

Partout l'inévitable Trille. Il affectionne le chiffre trois:
comptez ses feuilles, ses sépales et ses pétales. Audemeurant, plante décorative, vigoureuse. Connaissez-vous son cousin le Trille rouge, plus attrayant de couleur qu'il ne fleure bon?

Cherchez l'Asaret. Sa fleur est une boule rouge qui glisse sous des feuilles d'un vert gai. Cette plante est célèbre par son piquant de gingembre.

Je voudrais vous faire admirer le Cypripède, que la piété populaire nomme sabot de la Vierge. Jamais reine de la terre n'a porté sabot plus gracieux de forme et de coloris, plus soyeux de tissu. Là-haut, sur la butte granitique comme en un bastion fièrement conquis, la Corydale arbore son drapeau rose et or.
Les savants se demandent pourquoi elle a perdu un éperon à sa fleur. En fait, son cousin, le Dicentre à capuchon a bien gardé ses deux éperons, mais voyez comme il a l'air gêné dans l'armure de son feuillage entassé. Ne chicanons pas trop la Corydale: elle a l'air si accorte avec son feuillage à claire-voie et sa fleur à unique éperon.

Cherchez tout près. Sur cette butte granitique, vous trouverez encore la Saxifrage de Virginie, fleur blanche, à tige velue, portant une rosette de feuilles. Sous son air paisible, la Saxifrage se complaît dans ce rude habitat: les corniches granitiques.

Cet épi de fleurs blanches, ne serait-ce pas la Tiarelle cordiforme? Mais oui. Toutefois ne vous fiez pas à la couleur des étamines; vous découvrirez, un jour ou l'autre, des colonies, des clones comme disent les botanistes, de Tiarelles à étamines pourpres.

Prenez une loupe pour examiner la plus délicate, la plus découpée de nos petites fleurs: la Mitrelle. Ne diriez-vous pas du givre en cristaux déposé là par un frais matin de mai? Mais du givre qui résiste à la chaleur des rayons de la loupe, qui se laisse admirer en pleine lumière!

Le Maïanthème, le classique « Mayflower» des Anglais, fait scintiller le sous-bois de ses centaines de petites fleurs en étoile, Vous pouvez cueillir le Maïanthème sans craindre d'appauvrir la flore. Ces feuilles que vous voyez sortir du sol comme une lame tranchante, appartiennent au rhizome du Maianthème.
Elles constituent des témoins d'une abondante multiplication végétative.

Ces fleurs-là sont trop petites pour vos yeux? Voici une somptueuse liliacée qui monte jusqu'à quatre pieds, le Sceau-de-Salomon. Déterrez son rhizome pour constater la présence de cicatrices, pardon, de sceaux qui marquent les années du règne d'un sage... Voyez ces feuilles amples comme la toge d'un juge, ces fleurs qui penchent comme pour délibérer sur le sort d'un accusé.

La Smilacine n'a pas de ces soucis, mais elle possède aussi des cicatrices sur le rhizome, marques d'heureuses années d'existence. Elle vit de beaux jours en mai, cette Smilacine, quand elle développe au grand soleil son éclatante grappe blanche.

Dans une mosaïque de feuillage terné, la grappe ovoïde de l'jetée rouge se dresse innocemment vers vous. Ne vous y fiez pas! Il s'agit d'une plante qui, en une infernale chimie, élabore un poison mortel qu'elle déposera dans son brillant fruit rouge. Les enfants, fascinés, viendront le cueillir et le manger, pour en mourir peut-être.

Voici la Médéole de Virginie. Les trois styles se recourbent en mèches rouges sur les pétales recourbés eux aussi. Malgré son air folichon, la Médéole vous rendra service si jamais vous vous égarez dans les Laurentides. Le rhizome développe en effet un tubercule comestible, qui pourra tromper la faim qui vous guette.
Sur certains individus de cette espèce, examinez les feuilles du haut qui se colorent, un peu comme les étincelantes bractées rouges du Poinsettia de maison, la fleur de Noël. Chez la Médéole, la couleur indique que le fruit est à se former.

Plus sobre est la Clintonie, avec ses robustes feuilles qui montent la garde autour des cloches fleuries. Mais que ditesvous de cet Orchis brillant, bas sur pattes, si délicat dans le mauve de sa corolle? Fleur discrète, qui se cache dans l'herbe humide.

Je m'en voudrais, monsieur le citadin, de ne pas attirer votre attention sur les Osmondes, ces somptueuses fougères. Ce ne sont pas des fleurs, au sens où vous l'entendez, mais leurs frondes vertes vont bien dans le décor de mai, et le panache brun de leur fructification leur sied mieux qu'une floraison de corolle.

Enfin, monsieur le citadin, n'oubliez pas nos arbustes, nos arbres, qui fleurissent aussi bien que nos plantes herbacées. Dans les taillis, les Cerisiers, les Chèvrefeuilles, les Aubépines, les Viornes se mettent du blanc, du rose, du rouge et attirent les hordes d'insectes en quête de pollen et de nectar.

Les Ormes gigantesques se couvrent du frimas de leurs milliers de petites fleurs. Elles tomberont bientôt en une véritable pluie de samares ailées.

L'Érable rouge porte bien alors son nom: les couronnes d'étamines, les stigmates, les branches, tout le fait rougeoyer de plaisir. L'Érable argenté enveloppe ses branches d'un manchon fleuri: tantôt, ce sont des fleurs d'un rouge pâle, tantôt des fleurs grisâtres.

Vous êtes tout surpris d'apercevoir aux branches en zigzags du Chêne, de frêles grappes d'étamines. Les anthères vont jeter leur pollen sur les petites fleurs à ovaires pour en faire des glands.

Je suis certain que, dans votre jeunesse, vous êtes allé cueillir des «petits chats», les fleurs du Saule. Chatons staminés, où des épingles d'or sont piquées sur l'axe; chatons pistillés, plus sobres de couleur au début, mais qui deviendront l'écheveau d'ouate du mois de juin.

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Sans doute, pour voir tout cela, il faudra faire plusieurs promenades dans le grand jardin du Bon Dieu. Ces fleurs ne fleurissent pas toutes à la même heure, elles ne poussent pas en un jardin carré, elles se cachent volontiers au regard. Il suffit de se faire l'œil pour les voir surgir l'une après l'autre.

Va, brave citadin. En mai, la terre sèche, mais elle a aussi ses fleurs à offrir à la Madone.

25,000- 15-4-36