L'Achigan (1)
Tract #17 - 15 avril 1936
par
CLAUDE MÉLANÇON

Les nageoires au repos, les flancs caressés par l'eau fraîche, Micro examine son nouveau domaine.

Devant lui la rivière dégringole sept ou huit cascades en escalier, glisse sur un rocher moussu, s'empêtre dans un remous et s'étale. Cinquante pieds en aval, après s'être reposée à l'ombre des karts rouges qui bordent la rive et dans la petite baie plantée de roseaux, de sagittaires et de nénuphars, elle ramasse ses eaux éparpillées et continue en babillant.

Micro sait très bien où va la rivière. Il vient d'en remonter le cours. Aussi n'est-ce pas la fantaisie de la rivière qui l'a fait s'arrêter dans ce bassin; ce sont les richesses qu'elle y a réunies. Les yeux ronds, il regarde les régiments de Perchaudes et de Cyprins qui évoluent dans la fosse voisine, les Grenouilles sur les feuilles de nymphéa et les petits poissons, réfugiés parmi les herbes, dont les écailles brillent au soleil quand ils manquent un coup de queue.
Et que penser de ce tourbillon, sorte d'étalage tournant, qui lui fait passer sous le nez, dans un mouvement de rotation continu, des larves, des petits mammifères noyés et d'autres friandises?

Décidément, il a bien fait de quitter son trou dans un rapide du Saint-Laurent. D'ailleurs il n'avait pas le choix; la baisse des eaux avait déjà découvert la moitié de la pierre de guingois sous laquelle il se tenait à l'affût. Il est donc parti un soir de clair de lune, très dignement, comme il convient à un Achigan de quatre livres. D'une nage aisée, serrant le bord de près, il a remonté le fleuve, dédaigneux des Crapets-soleil qui l'enfonçaient dans la vase en l'apercevant et des Brochetons dont le nez, à son approche, semblait s'allonger entre les herbes. Sur sa route il a croisé les eaux de plusieurs rivières à cours lent. Son cousin à grande bouche, Micropterus salmoides, s'en serait sans doute accommodé, mais un « dolomieu» ne se contente pas si facilement. Il lui faut une eau vive, claire, riche en vif comme celle-ci.

Ce qui plaît particulièrement à Micro dans son nouveau domaine, c'est le rocher qui le loge. L'eau et le sable en ont usé la base, creusant une caverne naturelle qui s'ouvre directement sur le tourbillon, et donne vue aussi bien sur la fosse aux Perches que sur la baie des Grenouilles et sur le rang de karts rouges avec sa récolte d'insectes mûrs. Sans sortir de chez lui, il peut ordonner ses deux principaux repas du matin et du soir, varier ses menus.

Le rocher est relié à la rive par deux billes formant pont, mais Micro, qui prend la maison dans le champ pour un plus gros bloc de pierre, ne conçoit aucun rapport entre ces ouvrages et Paul, le fils de la veuve, dont il surveille l'ombre sur la rivière.
D'ailleurs, que lui importe? Il est trop sagace pour se laisser prendre aux appâts grossiers qu'il voit descendre au bout d'un gros fil blanc dans la fosse aux Perches. À d'autres! Pour témoigner son dédain, - peut-être par simple gourmandise, - il moucheronne un soir sous le nez du garçon et lui révèle sa présence.

Jusqu'ici, Paul s'est contenté d'une douzaine de Perches pour la friture du vendredi, mais la vue de Micro excite ce désir de conquête sur la Nature, commun à tous les hommes, et que le raisonnement seul combat chez quelques-uns. Désormais, il n'a d'ambition, de vanité et de ventre que pour l'hôte géant de son trou. Malgré les échecs répétés, il s'entête à pêcher l'Achigan.

S'il en était capable, Micro rirait de ses efforts maladroits, des lancers aux endroits où il ne va jamais, des morceaux de lard piqués dans l'hameçon, et du piège à vif au milieu des herbes ondoyantes. Ce piège, comme il est commode! Chaque soir, Paul le visite, prélève les victimes les plus vigoureuses et, en bon conservateur de la vie animale, relâche les autres. Or, dans leur hâte à s'enfuir, plusieurs Cyprins libérés se laissent happer par le tourbillon et déposer devant la caverne de Micro, qui les saisit par le côté, les fait pivoter sur ses dents et les avale tête première, en regardant les courses affolées de leur frère retenu par la ligne. . .

Naïf Micro! Il devrait savoir que, si malin soit-il, un poisson n'est pas de taille à lutter avec un pêcheur persévérant. Un dimanche d'août, Paul met une Sauterelle au bout de son hameçon, et, machinalement, laisse le courant entrainer l'appât vers la caverne. Trompé par cette tactique nouvelle, Micro mord...

Évidemment, une fois ferré d'enthousiasme, Micro aurait dû décrire une magnifique parabole et venir s'écraser sur le rocher.

Évidemment! Et la chose se serait sûrement passée ainsi si la ligne avait été solide, mais elle était pourrie. Au premier saut de l'Achigan, elle se rompit dans l'œil de l'hameçon, et tremblant d'émotion, la gorge sèche et les tempes battantes, Paul ne ramena qu'un bout de ficelle. . .

Assagi, Micro surveille mieux l'ombre coiffée d'un chapeau de paille défoncé qui ondule sur l'eau, et regarde de travers les Sauterelles libres charriées par le courant. Les premiers jours, il a voulu se débarrasser par frottement de l'hameçon fiché dans son nez. Cela le gênait un peu pour tourner les pierres sous lesquelles se cachent les écrevisses. Puis il s'est habitué. Maintenant il n'y pense presque jamais. D'ailleurs l'eau froidit; l'hiver approche. Bientôt, refugié au plus profond de l'eau, il oubliera, dans un délicieux engourdissement, sa défaite partielle.

Paul, lui, n'a pas la mémoire aussi courte. Il a pêché jusqu'aux glaces, et dès la débâcle il est installé sur le rocher avec une ligne neuve. Seulement, Micro n'est plus dans sa caverne. Après avoir creusé dans un lit de gravier, en eau basse, un trou profond de trois ou quatre pouces et d'un diamètre de 18 pouces environ, il l'a balayé avec sa queue et a transporté dans sa gueule les plus grosses pierres à la périphérie. Ceci fait, il a descendu la rivière, a rejoint trois ou quatre femelles qui l'avaient suivi l'été précédent, et les a ramenées au nid, où elles ont pondu chacune plusieurs centaines d'œufs, qu'il a recouvert de sa laitance. Puis il a chassé les femelles et s'est constitué le gardien de la ponte. Maigre, farouche, sa nageoire épineuse hérissée, il met en fuite tout poisson qui fait mine d'approcher. Il n'endure pas plus les saletés que charrie le courant gonflé. Quand un corps étranger est déposé parmi les œufs, il l'enlève délicatement avec le bout de ses nageoires pectorales.

Toutes ces précautions, qui servent admirablement les fins de la Nature, ne sont pas inspirées par l'amour paternel, prétendent les naturalistes, mais bien par la gloutonnerie du mâle. Physiquement incapable de manger pendant les quinze jours qui suivent la fécondation des œufs, il défend contre les déprédateurs le repas savoureux qu'il se réserve de dévorer plus tard et qui se transforme généralement en alevins au bout d'une dizaine de jours, c'est-à-dire avant qu'il ait recouvré l'appétit.

Si rationnelle que soit cette explication, elle semble disposer un peu sommairement de l'instinct de reproduction, ainsi que des mystérieuses volontés de la Providence, qui sait arriver à ses fins, souvent par des moyens détournés. Elle ne change d'ailleurs rien à l'histoire, puisque Micro ne put ni manger les œufs, ni peupler la rivière d'une foule de beaux Achigans qui auraient fait les délices de la veuve et de ses enfants, ainsi que de tous les autres habitants des deux rives. Le braconnier du pays, moins ignorant que Paul des mœurs de l'Achigan, et involontairement renseigné par lui au cours d'une conversation, profita du temps où Micro était sur son nid pour l'agacer avec une cuiller armée d'un triple hameçon. Micro saisit la cuiller pour l'enlever, le braconnier mangea un poisson insipide, et les petits poissons de la rivière mangèrent les œufs. . .

C'est ainsi que, par la faute d'un malfaiteur imbécile, tout le monde y perdit.

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