Les
Chenilles à Tente (1)
Tract #16 - 15 avril 1936
par
GUSTAVE CHAGNON
Université de Montréal
Parmi les insectes qui dévastent le feuillage de nos arbres fruitiers
et qui causent parfois d'immenses dégâts dans nos vergers, se
rencontrent certaines chenilles bien connues auxquelles on a donné
le nom de chenilles à tente (Malacosoma americana).
C'est au printemps et au début de l'été que la présence
de ces chenilles sur ces arbres se fait remarquer le plus par les tentes soyeuses
qu'elles tissent sur les branches, sortes d'abris qu'elles habitent durant
les intempéries.
De tous nos arbres fruitiers, c'est le cerisier que l'insecte destructeur
semble de préférence choisir, ce petit arbre familier qu'on
voit si souvent le long des fossés et des clôtures qui encadrent
nos champs, et dont les fruits sont si recherchés de nos jeunes écoliers
durant la vacance.
Cet insecte, à l'état adulte, est un papillon brun rougeâtre
(fig. 1). Ses ailes ont une envergure d'un pouce à un pouce et demi,
et les antérieures portent chacune deux lignes obliques blanchâtres.
Les mâles sont moins grands que les femelles et leurs antennes sont
fortement pectinées.
La femelle pond en juillet. Elle choisit à cette fin une petite branche
autour de laquelle elle dispose ses œufs, au nombre de 150 à 300,
en une masse en forme d'anneau arrondi sur les bords, et les couvre d'un
liquide
mucilagineux qui durcit et les tient solidement en place (fig. 2).
Les petites chenilles naissent dès les premiers beaux jours du printemps.
Leur première nourriture consiste en cette matière gommeuse
dont sont couverts les œufs; elles commencent ensuite leur œuvre
de destruction en attaquant les bourgeons et les feuilles naissantes.
C'est à partir de ce moment qu'elles fabriquent leur domicile de soie,
qu'elles étendent de plus en plus jusqu'aux branches voisines au fur
et à mesure que le demande leur rapide croissance; c'est un abri dont
elles se servent durant les nuits fraîches et les jours de pluie, ou
lorsqu'elles sont repues de feuillage.
Pendant plus de 40 jours, ces chenilles rongent, dévorent, dépouillent
l'arbre de ses feuilles et en font un corps presque sans vie, triste à
voir, épuisé par ses blessures, comme si le feu l'avait ravagé.
Au bout de cette période, la chenille a atteint sa maturité
et a cessé de prendre toute nourriture. Elle abandonne l'arbre qui
l'a nourrie et va à la recherche d'un endroit propice pour s'y coucher
dans son linceul de soie: l'encoignure d'une muraille, une crevasse dans un
arbre, sous une écorce ou à l'abri d'une pierre.
Elle mesure à ce dernier stage de sa vie, environ deux pouces en longueur,
et se reconnaît facilement de sa voisine M. disstria par la bande longitudinale
blanchâtre de son dos (fig. 3).
Le cocon qu'elle se file est attaché solidement à l'objet choisi,
et elle le couvre d'une substance jaunâtre qui durcit et s'envole en
poussière dès qu'on y touche.
Le sommeil de la chrysalide dure de 10 à 12 jours. Le papillon, quelques
heures après sa naissance, s'envole, s'accouple et cherche ensuite
un endroit propice à la ponte.
* * *
L'autre
espèce, M.disstria, est aussi beaucoup à
craindre pour les déprédations qu'elle cause aux arbres de nos
bois et de nos forêts. L'adulte se reconnaît aux lignes brunâtres
de ses ailes antérieures (fig. 4). Sa chenille est ornée, sur
le dos, d'une série de taches blanchâtres (fig. 6); elle a, en
outre, la particularité de ne pas construire de tente comme le M.
americana.
Cette espèce attaque de préférence les arbres de nos
bois, tels que chênes, érables, bouleaux, peupliers, etc. Elle
apparaît souvent à l'état de véritable fléau,
et des milliers de ces arbres sont entièrement dépouillés
de leur feuillage et retardés dans leur croissance. Les chenilles,
après avoir grugé, mâché tout le feuillage sur
de vastes étendues, se mettent en marche, en quête d'autres arbres.
On les voit alors partout le long des routes, des clôtures,

et
même sur les rails de chemin de fer où, écrasées,
elles forment une graisse qui retarde parfois la marche des trains, la
locomotive
perdant toute prise sur les rails glissants.
Les masses d'œufs sont en tout semblables à celles du M. amcricana,
mais les anneaux sont plus anguleux sur les bords (fig. 5).
Les œufs sont souvent parasités par de petits hyménoptères.
Les chenilles ont heureusement de nombreux ennemis qui aident à tenir
sous contrôle le nombre de ces insectes dévastateurs; ce sont
de grands coléoptères du genre Calosoma, insectes d'une voracité
extrême, qui parcourent dans tous les sens troncs et branches, à
la recherche de ces larves dont ils sont très friands; certains hyménoptères
ichneumonides, qui les poignardent de leur tarière et déposent
des œufs dans leurs entrailles; des hémiptères suceurs
de sang, qui les percent de leurs stylets acérés. Mais leur
ennemi le plus sérieux, qui cause de grands ravages dans leurs rangs,
est une maladie bactérienne qui détruit leurs organes internes;
et on les voit alors en grand nombre, mortes, suspendues aux branches et aux
écorces, exsudant un liquide noirâtre.
25,000-15-4-36