Sa Majesté le Pin
Tract #14 - 15 novembre 1934
par
FRÈRE MARIE-VICTORIN
Université de Montréal

C'est lui, le roi de tous! Robuste et balsamique, ses grands muscles de bois contractés dans la brise qui passe, vibrante, au travers des noirs pinceaux d'aiguilles, le Pin blanc fait tache sombre sur les horizons clairs de notre Laurentie, à moins que, ayant, aux jours anciens, conquis toute la terre autour de lui, il n'ait créé la multitude des fûts agiles, la grande forêt silencieuse, pavée d'or roux.

Dédaigneux des sols gras où s'alimentent l'Orme bruissant et la force trapue du Chêne, sûr de pouvoir, de ses millions d'aiguilles, puiser la vie aux vents chargés d'aromes et boire à la rosée du ciel, le Pin blanc plonge tout l'être subtil et fort de ses racines dans le sable aride redouté de ses frères. Ainsi arc-bouté sur le ciel, et enté sur la terre, l'arbre immense est un élan, un élan magnifique et spontané, mais un élan retenu dans sa course par des attaches nécessaires et profondes; c'est la surrection permanente d'un grand corps vivant hors de la matière inanimée et muette. Il est l'effort victorieux. Il est la Vie.

Il est aussi l'Ancêtre, l'un des derniers témoins vivants du passé mystérieux de la Terre. Ceux qui l'entourent, - foule des arbres et arbrisseaux noyés dans leurs molles frondaisons, fines herbes qui se couchent à ses pieds, sont des tard-venus dans la Horde de la Vie. Ils n'étaient pas encore que lui, le Pin, couvrait déjà, tel que nous le voyons, des continents abolis, des géographies disparues. Sous des ciels de feu, il vivait en silence une vie superbe, diffusant, au milieu du grouillement des faunes de cauchemar, la pénétrante odeur de ses résines. Sa marche conquérante n'était alors arrêtée ni par les cercles polaires, ni par les Atlantiques.
D'un pôle à l'autre régnait ce perpétuel été qui est la norme de la planète Terre. L'Homme, facteur troublant, n'était pas encore. Rien ne venait entamer les équilibres fatals.

Les âges ont passé, et d'autres âges. Et tout à coup, au milieu de ces forêts infinies de géants conifères et de cycades palmiformes, l'irruption triomphale d'un nouveau schéma de vie végétale! Tout le déploiement myriadaire des calices, la palette inouïe des couleurs, la chimie subtile des parfums! Toute une flore brillante et neuve qui s'élance et se cherche, qui monte, qui étreint les noirs Conifères, maîtres d'hier.

Cependant, sous l'ombre brune de la forêt de Pin, passent et repassent les troupes de chevaux trapus à la crinière emmêlée, le tapir et le mylodon, le rhinocéros opaque et cuirassé, et la ronde silhouette du castor géant. De leurs trompes balancées, mammouths et mastodontes, quand ils vont dans les clairières pâturer les racines gonflées de sève, frôlent en passant les grands troncs écailleux. Et quand la nuit vient, lorsque s'est tue la bramée de l'élaphe, on entend passer encore, sous le dôme sonore et noir, l'effroyable rugissement du lion géant.

Et puis, la catastrophe: le torrent de glace qui roule lourdement vers le sud, qui écrase, qui détruit, qui nivelle.

Des années, et encore des années, par centaines de milliers.

Et puis la renaissance du soleil, et puis la glace encore, deux, quatre, cinq fois. Chassé toujours, le Pin blanc toujours retrouve sa Laurentie, qu'à son dernier retour, - il y a peut-être quarante milliers d'années, - il semble avoir élue pour son domaine de prédilection.

Depuis ce temps, il rêve sur les granits roses des Laurentides, il regarde passer l'eau verte de nos grands fleuves, il se penche sur l'écume de nos cataractes. Tout ce qui vole dans le ciel lui est familier. Immobile, il voit les compagnies de canards glisser, cou tendu, en route pour le nord où les convie le dégel des lacs. La nuit, drapé dans les ténèbres, il écoute le chant des outardes qui, très haut, déployées en V, se hâtent vers un but mystérieux et lointain. Le perchoir de sa branche se fait hospitalier à la corneille qui sonne le printemps en s'éjouissant à l'image obscure des charognes prochaines. Il ne refuse pas non plus sa poitrine d'écorce au bec aigu du pic à tête rouge, et il se fait abri pour la foule innombrable des passereaux. Mais la grande faune a disparu qui, dans la forêt pliocène, vivait la vie énorme et chaude. De tous les grands mammifères, seuls l'ours, l'orignal, le caribou et le chevreuil, ayant survécu à l'épreuve glaciaire, hantent encore le nouveau royaume du Pin.

Un jour, nu, sombre, barbare et magnifique, l'Homme apparut, venu de loin, de si loin qu'il avait oublié son origine et son berceau, l'Homme, faible entre tous les êtres, mais qui portait la flamme de l'esprit, l'Homme qui marchait debout, et qui avait inventé le feu.

Et le Pin blanc fit de suite alliance avec lui. Sous son ombre, pendant les siècles qui roulaient tous pareils, l'Indien a dressé son wigwam d'écorce, il a cousu son canot de la fine radicelle de.l'anedda. Suspendue à sa branche par la tige souple du célastre, lanâgane, durant des âges, s'est balancée, et sur le sol, de génération en génération, l'enfant rouge a fouillé avec étonnement les logettes des cônes tombés.

Siècle après siècle, répétant le geste commandé par la lutte pour la vie, l'Indien a poursuivi, entre les troncs pressés des Pins, l'orignal qui fuyait, haletant, vers le lac pavé de nénuphars, et souvent la flèche égarée s'est fichée, vibrante, au cœur tendre de l'arbre. Lorsque la nuit venait, alors que les bêtes de l'ombre commençaient à rôder, l'Homme s'est couché avec les siens sous la ramure protectrice, dans le bran roux des aiguilles tombées, regardant passer entre les serpents noirs des branches les cornes du croissant et la grande étoile bleue, fondant l'énigme de son âme obscure avec celle du Pin, du Pin qui vit et arde dans la nuit.

* * *

Les âges ont passé, et d'autres âges. Un clair matin, des canots de haut bord sont apparus sur le grand fleuve, le grand fleuve qui roulait dans sa force. Une flamme blanche tendait la drisse. À la proue et dans les cordages, des hommes pâles regardaient, émerveillés, les têtes ciselées des Pins monter et s'enchâsser dans la dentelle bleue du ciel.

Gaspé. La hache. Le vieux Pin qui s'écroule sur sa large blessure. La Croix qui s'élève, face à la mer, et qui saigne de tous ses nœuds.

L'île aux Coudres. L'autel rustique fait de pièces accolées et d'où monte l'amer, encens de la résine. Le sang du Christ qui bénit la terre nouvelle.

Ainsi a préludé l'agonie du Pin blanc. Depuis lors, sur ses flancs robustes, la hache s'est charnée. Les vieillards ont d'abord livré leur aubier centenaire à la membrure des vaisseaux, à la charpente des maisons. Puis un jour, épisode d'une lutte sans merci entre le Soldat Corse et la Reine des Mers, tout un peuple, la hache sur l'épaule, s'est enfoncé dans la forêt pour la grande tuerie. Durant un long siècle, dès que le soleil du printemps avait descellé les glaces des rivières, les cadavres d'arbres amputés, écorchés, ont descendu les rapides bouillonnants, heurtant leur tête à tous les rocs, tourbillonnant dans toutes les cataractes.

Ainsi les dernières phases de l'histoire du Pin blanc, phases tragiques, s'engrènent à la jeunesse d'un petit peuple venu d'hier dans la vallée du Saint-Laurent. Durant un siècle, la mort du Pin a été sa vie. Mais ils ont disparu pour jamais les grands peuplements, silencieux comme des temples, qui faisaient l'orgueil de la Laurentie. À leur place, des prés verts, des moissons riches, des hameaux blancs et des clochers, et aussi des villes noires, des bourgs lépreux sur qui traîne le crêpe lacéré des fumées. Le Pin, cependant, reste encore un élément de beauté: dans la forêt d'érable ou de bouleau, au milieu des pâturages, dans le voisinage paisible des maisons, aussi bien que dans les vallons secrets de la montagne et sur le cadre granitique du miroir des lacs.

L'hiver, il garde le Pin, sous le manteau de neige, le privilège de la verdure immarcescible. Au printemps, quand partout le flambeau de la Vie s'agite, lui aussi tressaille sous le grand coup de sève; et du bout de ses rameaux sombres s'érigent, d'un vert tout neuf, les lignes parallèles des pousses nouvelles. Les masses d'étamines secouent dans l'air des millions de grains d'or, invisibles aéronefs qui flottent alors partout sur la Laurentie, expression tumultueuse de la puissance génésique du Pin.

Pendant que la mâle vigueur de l'arbre s'effuse ainsi dans la lumière, sur les branches élevées surgissent, groupés, dressés, minuscules et roses, les jeunes cônes où se blottit le mystère des ovules. Un infime élite de grains de pollen, messagers de l'espèce, portés par les vents dégourdis du printemps, atteindra les cônes nubiles et fécondera les germes serrés entre les dures écailles. Les autres, en légions de légions, sont pour les ébats et l'industrie des abeilles, pour la joie et l'ivresse de l'atmosphère.

À l'automne, le cône, vêtu d'une cotte d'écaille juvénile et purpurine, porte dans ses flancs la promesse encore inavouée de la moisson de graines. Il n'a guère qu'un pouce de longueur quand l'hiver vient, et les vents rudes, et la neige folle. Et puis c'est le printemps encore, le renouveau. Tout reverdit et le cône rubescent se met à l'unisson: il s'allonge, s'alourdit et graduellement s'incline vers la terre. En juillet de cette seconde saison, les cônes sont adultes, ont trois, six, dix pouces de longueur. Chacune de leurs écailles porte à son aisselle deux graines ailées prêtes à entreprendre le périlleux voyage de la vie.

Septembre. Le cône, si rigide en apparence, obéit à des ordres secrets, à une invisible baguette, se ferme à l'humidité et s'ouvre à la sécheresse. Cette alternance, petit à petit, libère les graines müres qui, dès la fin d'octobre, ont chu sur le sol. Bientôt la petite maison tombe à son tour sur le coussin des feuilles mortes. Parfois cependant le cône encore intact devient la proie des écureuils pillards qui s'entendent à merveille à le désarticuler et à extraire les graines.

Mais ce voleur charmant, qui n'a d'autre but immédiat que, de remplir sa cache et de pourvoir à ses besoins, aide inconsciemment la nature à disséminer le Pin. Le pauvre écureuil souventes fois devient, à l'entrée de l'hiver, la proie de plus fort que lui; son trésor abandonné se répand à l'orée du bois, au milieu de la clairière, ou dans la haie le long des champs. Bientôt alors montent au soleil les robustes plantules qui, nées à peine, ouvrent à la vie, en tous sens, leurs fines branches ne demandant qu'un peu de lumière, un peu de rosée, et la paix du sable roux pour rallumer encore sur les horizons laurentiens la gloire finissante du Pin blanc, le Roi de tous!

1-25,000-15-11-34