Le saumon de l'Atlantique

C'est le roi de nos poissons, le plus célèbre, le plus recherché. Sa réputation couvre le monde, et il la doit à la fois aux qualités de sa chair et à son attrait sportif.

Chaque année, au printemps, les rivages du golfe Saint-Laurent libérés de leur glace, ceux des provinces maritimes, de la Gaspésie, de la Côte Nord, du Labrador, de Terre-Neuve, se peuplement de la horde bienfaisante des "teinture à saumon". Nos pêcheurs désignent ainsi les filets, soutenus par des pieux et des ancres, qu'ils tendent le long des rivages en vue de capturer l'aristocratique habitant de nos eaux. Et pour eux, dans les bonnes années, le saumon est une source importante de revenus.

Chaque année également, pour la seule joie de sentir, pendant quelques jours, le frémissement du saumon au bout d'une ligne et d'assister au spectacle de sa lutte puissante et courageuse, des hommes consacrent temps et argent à ce sport. La pêche sportive du saumon est la plus saine, la plus passionnante, la plus célèbre de toutes les pêches au lancer, non pas seulement à cause des qualités de l'animal qui en est l'objet, mais aussi à cause de la splendeur habituelle du décor où elle a lieu.

La province de Québec possède de nombreuses rivières à saumon, dont quelques-unes figurent parmi les plus célèbres du monde entier, les rivières Restigouche, Cascapédia, Moisie, Ouashicoutai, etc.

Mais cet aspect pratique du saumon est loin d'être le plus intéressant. Il offre dans sa vie même des spectacles autrement plus merveilleux, que les lignes qui vont suivre von tessayer de décrire.

La vie du saumon se passe alternativement dans l'eau salée et l'eau douce. Son existence se partage en deux phases bien tranchées: l'une marine pendant laquelle l'animal se nourrit et s'accroît; l'autre fluviale, exclusivement consacrée à la ponte, à la reproduction.

a) La montée en eau douce. Chaque année, au printemps, des saumons adultes, venant de la mer, se présentent en grand nombre à l'embouchure des fleuves et des rivières et entreprennent leur montée vers les eaux douces. Cette montée a quelque chose de continu, d'obstiné, d'irrésistible. Au cours de ces longs trajets dans les rivières, nombre de difficultés se dressent devant l'intrépide voyageur. Aucune ne l'arrête, et il franchit les obstacles avec la plus extraordinaire vigueur, refoulant les rapides et sautant des barrages de plus de quinze pieds.

Ce déploiement d'énergie, qui épuise progressivement l'animal, a généralement pour terme la recherche des frayères et la reproduction.

Dans la plupart des rivières, les frayères sont lointaines, situées dans les régions les plus élevées des cours d'eau, et l'on en trouve le long du Labrador canadien qui sont à près de cent milles de l'embouchure des rivières. Elles sont situées dans des eaux rapides et froides, souvent au pied des chutes ou des cascades où l'eau est le plus violemment brassée, et le plus chargée d'oxygène. Parvenu là, vers octobre, l'animal creuse dans le fond de gravier de petits trous cupuliformes, de minuscules cratères, dont l'ensemble forme la frayère. Les femelles y déposent leurs oeufs que les mâles recouvrent de laitance, et la fécondation a lieu. Une femelle peut pondre de huit à dix mille oeufs. Après la ponte, les reproducteurs, amaigris, vidés, épuisés, meurent ou redescendent vers la mer où ils refont leurs forces et se préparent à une nouvelle montée en eau douce.

Pendant ce temps, les oeufs, par le mystérieux processus de la division cellulaire s'acroissent et grossissent. Et petit à petit, sous la coque blanchâtre et transparente, se dessine une forme qui revêt déjà l'aspect d'un poisson: un corps mince, à demi enroulé, effilé vers l'arrière, renflé en avant et pourvu de gros yeux (fig. a). Cet embryon se développe, puis, au printemps, brisant la coquille gélatineuse qui l'enveloppe, éclôt sous la forme que représente la fig. b: petit poisson, allongé, avec ses branchies ses nageoires pectorales, une nageoire continue le long du dos, de la queue et de l'abdomen. Mais il porte sous son ventre une étrange et volumineuse saillie: c'est un reste des matières nutritives contenues dans l'oeuf, et que la larve va continuer à absorber lentement, jusqu'à ce que cette masse disparaisse en entier. Au bout d'environ quatre mois, l'alevin a partiellement la physionomie du poisson adulte.

Elle en diffère, encore, non seulement par sa taille, mais aussi par ses nageoires, sa pigmentation: de nombreuses taches sombres ovoïdes ou circulaires, de grosseur variable, recouvrent ses flancs (fig. c). Plus tard, le corps s'étant développé, les nageoires prennent proportionnellement moins d'importance, et surtout la pigmentation se localise: les taches sombres se disposent sur les côtés en bandes assez régulières, au nombre de sept ou huit, et entre elles apparaissent de petits pointsorangés, exactement sur la ligne latérale (fig. d). À ce stade appelé saumoneau, ou "parr" en anglais, le jeune saumon ressemble d'assez près à la jeune truite mouchetée, et beaucoup de pêcheurs les confondent. Mais la forme de la queue, la longueur des nageoires perctorales, la position des taches orangées par rapport à la ligne latérale, permettent de les distinguer assez facilement.

b) Le retour à la mer: c'est également à cette phase de sa croissance que le saumoneau, demeuré jusque là sur le lieu de sa naissance, entreprend cette importante étape de sa vie: la descente vers la mer. La troupe innombrable des jeunes refait en sens inverse le voyage qu'avaient accompli les parents, et nombre d'observateurs affirment qu'ils vont à reculons, la tête tournée vers le courant le long duquel ils se laissent glisser. Chemin faisant, ils grossissent et leurs teintes se modifient. Parvenus dans les estuaires et au moment de passer des eaux saumâtres aux eaux salées, leurs bandes sombres latérales et les taches rougeâtres ont fait place à une livrée argentée. Ce stade porte le nom de tacon ("smolt", en anglais), (fig. e).

Peu à peu les tacons s'éloignent de leur rivière d'origine, s'enfoncent dans l'océan et disparaissent. On sait très peu sur leur lieu de rassemblement océanique, mais il est sûr qu'il est très riche en substances alimentaires, en organismes de toutes sortes. Car l'animal s'accroît de 2 ou 2,5 kg par an, grossissant trois ou quatre fois plus vite que la plupart des autres poissons. La durée de séjour en mer est de deux ou trois ans. Puis il vient un moment où le saumon entend l'appel des eaux douces, "la voix des fleuves" où il est né, et il entreprend le retour vers eux. Progressivement il se rapproche des côtes, passe des eaux salées aux eaux saumâtres, pénètre dans les baies, les estuaires, les rivières.

Mai et juin marquent son arrivée, et c'est à ce moment que, par le filet et la ligne, les pêcheurs le capturent le long du littoral laurentien.

Sa taille est très variable. Certains individus arrivés généralement les premiers, sont gros, mesurant un mètre et plus, et pesant de 10 à 12 kg. Ils ont environ trois ans de vie marine. D'autres, dont la longueur oscille autour de 0,6m., avec un poids de 4 à 8 kg, ont vécu environ deux ans dans la mer. Plus tard enfin apparaissent de petits individus de moins de 0,5m., pesant de 2 à 3 kg, dont le séjour en mer n'a pas dépassé douze ou quatorze mois. Ce sont les castillons ou madelieaux (en anglais: "grilse") (fig. f). Certaines rivières ou certaines régions sont caractérisées par une proportion élevée de gros saumon; d'autres ne reçoivent que des individus de taille moyenne.

Les saumons qui échappent aux instruments de pêche contienuent leur montée dans les rivières jusqu'aux frayères.

par George Préfontaine