Le caribou


Le caribou est un de nos quatre beaux cervidés; il est aujourd’hui moins connu que l’orignal et le cerf parce que plus rare, mais ses migrations fantastiques et la rude vie qu’il mène en font presque un animal de conte. D’ailleurs, le caribou est un survivant de l’ère glaciaire, qui lutte héroïquement pour échapper à l’extinction, ce qui le grandit encore à nos yeux.

Caribou et renne

La taxonomie du genre Rangifer (c’est le nom générique latin du caribou) est plutôt mêlée. En 1971, M. Banfield, du Musée national du Canada, a réduit tous les caribous et les rennes à une seule espèce, le Rangifer tarandus.

Si nous poussons la classification plus loin, il faut parler de races : le cariou ou renne arctique du Grand Nord ou arcticus, et le caribou des toundras, celui des « barren grounds » ou groenlandicus.

Le caribou du Canada septentrional est le caribou des toundras qui vit dans l’habitat des toundras. Il est proche du renne d’Europe et d’Asie.

Cet animal remonte aux époques froides de la période glaciaire et à la végétation des toundras et des taïgas qui se sont formées au retrait des glaciers continentaux. En Europe et en Asie, la vie des hommes à l’âge de pierre dépendait beaucoup de renne, puisque d’après les dessins des cavernes, le renne fournissait aux hommes nourriture, vêtement, huile, outils. Au Canada, le caribou se répandit de l’Alaska et du Yukon vers l’Est, à mesure que le front du glacier reculait. Le renne, de son côté, se retira de l’Europe septentrionale et se confina au Grand Nord.

Distribution

D’après les ossements trouvés et les documents, le caribou, avant l’arrivée des Européens, occupait presque tout l’Est du Canada, sauf la presqu’île sud de l’Ontario et le sud du Québec. Aujourd’hui, le caribou se tient au nord d’une ligne qui part du nord du lac Supérieur et rejoint le lac St-Jean et le Saguenay. Il en resterait encore quelques-uns dans les montagnes de la péninsule de Gaspé, où il est défendu de les chasser pour en conserver l’espèce (1998).

Selon M. Gaston Moisan, biologiste de l’Université Laval, il existe des troupeaux isolés de caribous en Ontario et au Québec, le long de la côte nord du St-Laurent, au lac St-Jean, au lac Mistassini, dans le bassin de la rivière Rupert et dans les Monts Shickshocks de Gaspésie. Le mont Albert, dans les Shickshocks, est justement célèbre par son troupeau de caribous qui y passe l’hiver à 3,700 pieds d’altitude. Le Parc de la Gaspésie et la Réserve des Shickshocks sont fréquentés l’hiver par quelques 1 000 bêtes.

Les grand troupeaux vivent dans le Grand Nord, dans la région du Keewatin, du Mackenzie, entre le Grand Lac de l’Ours et la baie d’Hudson, au nord des provinces des Prairies. On en trouve jusqu’au Yukon et dans l’île Baffin entière.

Description

Arrêtons-nous pour examiner de près cette bête magnifique.

Le caribou du Grand Nord est plus gros que celui des toundras. Le mâle chez le premier a une longueur moyenne de 2175 mm. Ou plus de 7 pi. et pèse en moyenne 395 livres; chez le second, le mâle mesure en moyenne 1800 mm. ou 6 pi. de longueur et pèse 272 livres.

Le caribou mesure plus de quatre pieds de haut épaules. Le corps est plutôt massif et ramassé. Une longue crinière fournie descend sous le cou, depuis la gorge jusqu’aux pattes de devant. Les pattes ne sont pas aussi longues que celles du cerf. La queue est très courte et bien couverte de poils; les oreilles sont larges, et garnies de fourrure. Le museau est tronqué et couvert de poils courts.

Les sabots, en forme de croissant, presque aussi larges que longs, s’élargissent encore quand les orteils s’écartent; ils portent donc bien dans la neige. L’été, le bord du sabot est plat et le sabot porte sur une semelle douce, tandis qu’en hiver, la semelle se contracte et devient cornée, prend une forme concave, le bord devient coupant; les poils allongent entre les orteils et le sabot est donc parfaitement adapté aux longues marches du caribou dans la neige et la toundra. De plus, nous le verrons plus loin, le sabot permet à l’animal d’atteindre le lichen sous la neige.

La dentition offre quelques particularités. Les canines supérieures, absentes chez l’orignal et le cerf, sont présentes, mais ne percent pas la gencive, tandis qu’elles le font chez le wapiti. La dernière molaire supérieure possède un troisième lobe plus petit que les deux autres.

La fourrure du caribou est d’un brun foncé. Cependant, les parties d’un blanc jaunâtre abondent : le cou et son abondante crinière, le ventre, le dessous de la queue, l’intérieur des oreilles, le tour des yeux, les poils du pied, le pelage, très long et fourni, grisonne et se dresse, ce qui constitue un excellent isolant contre les gros froids du Nord à cause de la couche d’air ainsi emprisonnée.

Le panache

Par sa forme, le panache du caribou se classe à mi-chemin entre celui de l’orignal et celui du cerf. Il est vraiment imposant par son ampleur et son aspect. On dirait que les vents du Nord ont sculpté ces bois robustes; les andouillers se dirigent vers l’arrière et les extrémités palmées des épois rappellent des glaçons figés horizontalement dans une course rapide. L’ensemble donne à l’animal un élan vers l’avant, élan dont il a grandement besoin pour accomplir ses longues migrations.

« L’époque du rut, écrit Gaston Moisan, nous fait voir ces animaux dans toute leur beauté. Les mâles adultes, avec leur cou blanc comme neige et leurs bois majestueux, atteignent un degré d’élégance jamais atteint par l’orignal ou le chevreuil ».

Les bois sont plus larges que ceux du cerf, mais pas autant que ceux de l'orignal, plus larges chez le mâle que chez la femelle. Le caribou est le seul cervidé dont la femelle porte un panache. Les bois peuvent mesurer de 80 à 86 mm. ou une moyenne de 2 pi. 8 po. de largeur et jusqu'à 4 pi. de longueur. La forme des bois varie beaucoup et l'on se demande s'il existe deux individus à bois identiques.

Les bois sont des excroissances osseuses du crâne, couvertes de peau. Comme les bois tombent chaque année, la pousse annuelle requiert un surcroît d'énergie qui draine les réserves de calcium et de phosphore; une insuffisance de ces minéraux se traduit par des bois plus petits. La vitalité requise pour la production du panache chez le mâle équivaut, croit-on, à celle requise pour la gestion chez la femelle.

Les bois commencent à pousser en mars et atteignent leur plein développement en août. Ils sont recouverts d'un beau velours dont l'animal doit se débarrasser en frottant son panache durci contre les arbres, vers la mi-septembre. Les chasseurs trouvent souvent des lambeaux de peau collés aux troncs. Les bois tombent en décembre; les mâles plus âgés les perdent un peu avant les femelles et les plus jeunes.

D'une façon générale, les bois sont l'apanage du mâle, caractère sexuel secondaire comme la moustache chez l'homme. Ils tombent après la saison du rut et constituent, semble-t-il, un organe de défense qui permet aux plus vigoureux d'assurer une meilleure survivance de l'espèce. Les mâles se battent souvent pour conquérir leur harem de femelles et pour le protéger ensuite contre un rival.

L'habitat

Le caribou fréquente des habitats préférés, bien caractérisées: les toundras, terres nues, désertiques et stériles ou "barren grounds" de l'Arctique, les taïgas où les arbres sont rabougris et éparpillés et les forêts de conifères ayant atteint leur plein développement. Ces habitats fournissent au caribou l'aliment de base de sa diète, le fameux lichen des caribous, plante grisâtre apparemment sèche, qui couvre le sol ou pend aux arbres.

Quand la neige ne recouvre pas le lichen, le caribou ne rencontre aucun problème pour se nourrir; mais lorsque le lichen est enfoui sous la neige, souvent sous une neige recouverte d'une croûte de glace, le caribou doit creuser pour l'atteindre. La nature l'a pourvu d'un odorat développé pour flairer le fourrage invisible et d'un instrument bien adapté, un sabot au bord coupant. D'un mouvement extrêmement rapide, le caribou creuse un trou en forme d'entonnoir au fond duquel le lichen est dégagé. Si, par malheur, la couche de glace est trop épaisse, il arrive que le caribou doit jeûner.

Le caribou mange aussi les mousses, les champignons, les laîches, les herbes, les feuilles d'arbustes et les feuilles d'arbres qu'il peut atteindre.

Moeurs

Le caribou a bon pied, bon nez, mais il n'a pas bon oeil. Sa vision est faible. Cependant, tout objet en mouvement attire son attention, car il est curieux quoique craintif; en dehors de la période du rut, pendant laquelle il est farouche, il peut s'approcher d'un voyageur par curiosité, jusqu'à ce que son flair lui permette de reconnaître un humain: il déguerpit alors.

C'est un animal essentiellement grégaire; il vit en troupeaux qu'on appelle des hardes, parfois très nombreux. Leurs migrations sont devenues légendaires. Chaque printemps, les hardes quittent les forêts boréales de conifères rabougris et montent vers le Nord, à mesure que la neige fond, à travers les immenses terrains émaillés de roches précambriennes, de muskegs et d'étendues d'eau. C'est l'appel de la race vers les régions des toundras où doit se faire la mise-bas.

Dans ces longs déplacements annuels, guidés par leur instinct sécuritaire, les caribous n'hésitent pas à traverser à la nage lacs et rivières, car ils sont d'excellents nageurs avec leurs pattes aux larges sabots poilus.

Certains troupeaux redescendent vers la forêt au cours de l'été, on ne sait trop pourquoi, et reviennent ensuite se joindre de nouveau aux troupeaux du Grand Nord, dispersés dans la toundra. Quand commence à souffler le vent froid de la fin d'automne, les migrations vers le Sud reprennent avec le même courage.

C'est au cours du voyage vers le Nord que les femelles mettent bas; elles s'arrêtent dans un endroit propice et quand l'unique rejeton aura la force d'accompagner sa mère, c'est-à-dire, à la fin de jeuin, les femelles vont rejoindre le troupeau avec leurs petits. Durant la migration d'automne vers le Sud, c'est la période des amours et de l'accouplement, avant la chute du panache. Et ce sera, pour les femelles, huit longs mois de gestation, dans les misères de l'hiver.

Les faons sont d'un brun fauve et ne portent pas les taches caractéristiques des cerfs. Bébés de 10 à 15 libres, dont les bois apparaissent dès l'âge de 3 mois. Les caribous peuvent commencer à se reproduire à l'âge d'un an, mais habituellement, les mâles attendent à 2 ou 3 ans; ils sont définitivement développés à 4 ou 5 ans et peuvent vivre jusqu'à 15 ans.

Survivance

Le caribou du Canada est considéré comme une espèce menacée d'extinction. Ce serait vraiment regrettable qu'un si beau mammifère, survivant de l'époque glaciaire et bien adapté à son milieu, disparaisse à jamais. Avec sa fourrure épaisse, sa réserve spéciale de graisse accumulée à l'automne, ses larges sabots, sa queue courte, son museau court, le caribou est organisé pour affronter les plus gros froids.

Les Indiens et les Esquimaux d'autrefois vivaient en partie du caribou, sans rompre l'équilibre entre l'homme et la bête. Cet équilibre fut troublé avec l'arrivée des blancs armés de fusils et trafiquants de fourrures. Il devenait plus facile de traquer et de tuer les bêtes, mais on s'aperçut que les troupeaux diminuaient rapidement. En 1949, un relevé aérien dénombra 670 000 caribous entre la Baie d'Hudson et la rivière Mackenzie; en 1956, il n'en restait plus que 275 000. Une étude intensive révéla que l'homme était le grand coupable de cette baisse; une campagne d'éducation à la conservation fut organisée, mais les caribous n'étaient plus que 200 000 en 1960. On réduisit en même temps la population des loups dans le territoire des caribous et on entrepit des recherches sur les conditions de vie de cette espèce.

Le caribou se prête à l'élevage, mais il restera encore longtemps une ressource indispensable en ces régions nordiques où les animaux domestiques ne peuvent vivre.

"On ne saurait trop insister sur l'importance du caribou pour les Indiens et les Esquimaux. Déjà, la diminution du nombre de ces animaux a entraîné des privations pour ces indigènes, dont la subsistance des encore liée à la conservation du caribou". (Service canadien de la faune).

Quant au caribou du Québec, sa survivance est encore plus menacée, car les pressions exercées sur son habitat le réduisent à des petits groupes isolés qui luttent désespérément.

"Une situation encore pire que dans le cas de l'orignal existe en ce qui a trait au caribou, qu'on rencontrait il y a 40 ans en bandes considérables dans la province. La plupart des caribous qui restent aujourd'hui dans la province se trouvent dans le Nouveau-Québec, où par groupes pitoyablement petits, ils sont exposés à tous les dangers découlant de l'expansion industrielle moderne et de l'emploi généralisé de l'avion. Il reste probablement un assez grand nombre de ces animaux pour qu'un aménagement soigneux et efficace puisse donner des résultats, mais on devra s'empresser de prendre des mesures convenables. Autrement, nous perdrons à jamais ces caribous". Ce jugement que portait Harrison F. Lewis, lors des Symposiums de Laval sur la conservation des richesses renouvelables, en 1953, demeurai encore valable en 1970.

Le caribou conserve une valeur touristique, donc économique, qui justifie les efforts qu'on tente pour le sauver. La destruction des forêts par l'homme et par le feu signifie la mort du caribou, car le couvert végétal ne se renouvelle pas de sitôt, surtout quand il s'agit du lichen. Le caribou exige une vieille forêt qui a dépassé l'âge de l'exploitation. Chasseurs, prédateurs, maladies, paraistes, ont contribué avec la civilisation à réduire de façon menaçante pour sa survivance, la population des caribous.

Bernard l'Ermite

Considérant qu'en 1970, les caribous s'avéraient en voie d'extinction, le Ministère de la Faune a tenté une opération pour favoriser le repeuplement. D'après les dernières informations reçues d'eux le 1er décembre 1998, cette opération fut frutueuse, puisqu'en 1996, on a constaté une forte augmentation. La population avait été évaluée à 2 600 000 caribous.